Qui doit être la vedette ?

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Salle Pleyel. 18-XI-2007. Heinrich Schütz (1585-1672) : Selig sin die toten SWV 391 (extrait de Geistliche Chormusik op. 11) ; Wie lieblich sind deine Wohnungen, Herre Zabaoth SWV 29 (extrait de Psalmen Davids op. 2). Johann Rudolf Ahle (1625-1673) : Est ist genug, choral ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Est ist genug (choral extrait de la cantate O Ewigkeit, du Donnerwort BWV 60). Johann Christoph Bach (1642-1703) : Es ist nun aus mit meinem Leben (extraits). Johannes Brahms (1833-1897) : Begräbnisgesang op. 13 ; Ein Deutsches Requiem op. 45. Camilla Tilling, soprano ; Matthew Brook, baryton ; The Monteverdi Choir ; Orchestre Révolutionnaire et Romantique, direction : Sir John Eliot Gardiner.

Brahms et Gardiner à Pleyel, concert III

Le parti-pris de jouer sur instrument d’époque la musique du XIXe siècle est toujours contestable : après tout, notre civilisation actuelle descend directement du Romantisme. L’écoute de Brahms joué par Gardiner et son ne pouvait, à coup sur, que susciter étonnement et interrogation.

Le Begräbnisgesang de Brahms qui ouvre le concert place d’emblée la « star » du concert : le . Netteté de l’articulation perfection de la justesse, soin apporté à l’élocution, clarté de la polyphonie, … tout y est, rien ne manque. Les vents (Begräbnisgesang ne nécessite que quelques bois et cuivres, plus un timbalier) sont curieusement placés derrière le chœur, invisibles (ou presque) du public. Et comme tout instrument d’époque, nettement moins sonore que leurs homologues actuel. Du point de vue – enfin, d’oreille – du spectateur, les instruments n’accompagnent plus : ils sont une couleur supplémentaire de l’ensemble vocal. Pourquoi pas.

Les pièces baroques qui suivent sont un curieux parti pris : connues et transcrites par Brahms qui les avait dirigés en son temps et s’en est plus d’une fois inspiré, Gardiner les restitue tel que Brahms les aurait faites. En tous cas avec les effectifs que Brahms aurait utilisé : cuivres « modernes », orgue romantique, effectif choral important. Soit l’exact opposé du mouvement baroque actuel ! Cela ne sonne pas plus lourd ni empesé pour autant, mais brillant et massif. Peut-être un peu trop, mais Gardiner, en honnête musicien, reste fidèle à l’idéal artistique qu’il a voulu impliquer à cette série de concerts.

Concernant le Deutsches Requiem en revanche, nous ne pouvons qu’être circonspects. La vision est presque « premier degré », comme pour mettre en avant le figuralisme de Brahms (arrivée du trombone bien mise en évidence dans « Zu der zeit der letzten Posaune » par exemple), dramatise à souhait son arioso « Herr, lehre doch mich » (Seigneur, apprends-moi qu’il doit y avoir une fin à ma vie, etc. ), ce qui, sur une partition d’un compositeur farouchement partisan d’une « musique pure », exempte de tout effet facile, est surprenant. L’oreille contemporaine est habituée à des versions plus symphonies. Ainsi les vastes envolées de violons du 2ème mouvement sonnent maigrelettes, les vents sont surexposés par rapport aux cordes, les timbales sonnent très sec, pour une fois les harpes et l’orgue sont audibles. En contrepartie, le écrase l’orchestre, replaçant ainsi le chœur comme premier protagoniste de l’œuvre. Le jeu sur instruments d’époque a ses limites : l’articulation des cordes est particulièrement saccadée, et les cuivres naturels ne sont pas à un couac près. En revanche, cette lecture met en valeur de nouvelles couleurs, surtout dans le cinquième mouvement, et permet la lisibilité du contrepoint dans les deux grandes fugues de l’œuvre.

Si le chœur est excellent et l’orchestre ne démérite pas, les solistes sont un cran en dessous. Tous deux plafonnent fâcheusement dans les aigus, et , connue en meilleure forme, est affublée d’un vibrato excessif.

Quant à , qu’en penser ? Etait-ce du Brahms par Gardiner, ou Gardiner jouant Brahms ? Il prend des tempi rapides dans l’ensemble, sans trop ménager les vastes crescendos et decrescendos qui parcourent l’œuvre. Le dernier mouvement, ascension béate des âmes au Paradis, est pris à un train d’enfer ! Une vision peut-être contestable, en tous cas fortement inhabituelle. Mais aussi une lecture d’un grand musicien fidèle à ses idées.

Crédit photographique : Sir & The Monteverdi Choir – DR

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