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Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : le découvreur d’inouï

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« Nous sommes juste au début d’une nouvelle musique qui représente l’esprit d’une nouvelle conscience du cosmos, qui n’est plus une musique qui reflète seulement la situation de l’homme comme individu sur cette terre mais comme un esprit qui s’est ouvert pour la première fois dans son existence à toutes les lois de l’univers ». Cette déclaration de Karlheinz Stockhausen fixe les enjeux d’une création qu’il envisagera comme une conquête du temps et de l’espace. Pour accéder au dossier complet : Karlheinz Stockhausen, l’imaginaire musical dans toute sa démesure

 

« Nous sommes juste au début d’une nouvelle musique qui représente l’esprit d’une nouvelle conscience du cosmos, qui n’est plus une musique qui reflète seulement la situation de l’homme comme individu sur cette terre mais comme un esprit qui s’est ouvert pour la première fois dans son existence à toutes les lois de l’univers ». Cette déclaration de au début d’une carrière qui allait l’amener à tester tous les outils mis à sa disposition de compositeur, fixe les enjeux d’une création qu’il envisagera comme une conquête du temps et de l’espace. Cette nouvelle musique exige selon lui une nouvelle production des sons et doit donc prendre en compte le progrès des sciences et s’affranchir des limites de l’écriture traditionnelle.

En 1951, il a tout juste 23 ans, Stockhausen dirige ses pas vers Darmstadt, ville où, depuis 1946 et sous l’impulsion du musicien et critique Wolfgang Steinecke, sont organisés des cours internationaux de musique nouvelle. Darmstadt deviendra bientôt pour la plupart des compositeurs – Boulez, Nono et Stockhausen en tête – le fief incontournable de la pensée sérielle. Une conférence y est donnée par le physicien et phonéticien Werner Meyer-Eppler sur la production de sons synthétiques sur un mélocorde. Dans l’assistance, on note la présence de Luigi Nono – qui se lie d’une amitié profonde et durable avec Stockhausen et sa future épouse Doris – et le compositeur allemand Gottfried- Michael König qui deviendra l’assistant de Stockhausen au Studio du Westdeutscher Rundfunk de Cologne. Pierre Schaeffer était venu présenter ses propres travaux de « musique concrète » que cet inventeur de génie développait depuis 1948 dans le « Club d’essai » parisien.

Alors qu’il signe sa première œuvre d’obédience sérielle issue de l’expérience darmstadtienne Kreuzspiel pour hautbois, clarinette basse et trois percussionnistes, Stockhausen décide de se rendre à Paris pour y suivre l’enseignement de Messiaen qui l’avait littéralement subjugué à l’écoute de son étude pour piano « Modes de valeurs et d’intensité », une œuvre dont la démarche restera d’ailleurs une exception dans l’œuvre du Maître français. l’introduit dans le « Club d’essai » de Pierre Schaeffer, une structure qui ne pouvait qu’attirer cet esprit curieux et insatiable qui entrevoit dès lors la possibilité de développer une musique à partir de sons enregistrés.

Si ni Messiaen, ni Schaeffer ne le retiennent à Paris, c’est à Cologne où Herbert Heimer et Werner Meyer-Eppller viennent de créer, à l’instar du « Club d’essai », le premier studio de musique électronique dès 1951, qu’il entreprend la composition d’Etude électronique I, une pièce bien différente de la démarche expérimentale de la musique « concrète », dans laquelle Stockhausen entend contrôler très précisément la hauteur en fréquence de chaque son. Il pense alors à élargir le champ de ses connaissances en matière d’acoustique et de phonétique et obtient une bourse afin de suivre les cours de Werner Meyer-Eppler à Bonn, l’enseignement qui se révélera le plus fécond pour sa formation au dire de Stockhausen.

Après l’Etude électronique n°2 et alors que Stockhausen envisage déjà les conséquences de cette nouvelle musique dans le domaine orchestral en élaborant le projet de « Gruppen » pour trois orchestres spatialisés (crée le 24 Mars 1958), il réalise en studio l’œuvre qu’il faut considérer comme la première étape du chemin dirigé vers la lumière et portée par la foi mystique du musicien, « Gesang der Jünglinge » (« Chant des adolescents ») crée en 1956. Ayant l’idée d’une messe électronique qu’il aurait aimé créer dans la cathédrale de Cologne (le bureau diocésain s’y refusa !), il se fixe sur le texte du « Chant des adolescents dans la fournaise » extrait de l’apocryphe au Livre de Daniel. L’œuvre est composée de cinq groupes de hauts-parleurs qui doivent être répartis dans l’espace, tout autour et au-dessus des auditeurs. Stockhausen y mêle sons concrets et électroniques, dépassant ainsi l’opposition entre l’Ecole de Paris et celle de Cologne. L’œuvre est tout à la fois le témoignage de cet expérimentateur infatigable et exigeant de l’univers sonore – il travaille à la superposition en textures très élaborées de nombreuses couches sonores – et de cette élévation mystique, de ses illuminations, qui confèrent à la plupart des créations du compositeur allemand leur portée spirituelle. Elle est aussi, à travers l’enregistrement de ces voix angéliques et délicates, l’expression d’une fragilité, le message autobiographique et sublimé du jeune Karlheinz privé très tôt de sa mère, assassinée, dira-t-il, par décret d’Etat, uniquement parce qu’elle représentait une bouche inutile en temps de guerre ».

Poursuivant sa conquête de l’espace à travers des pièces orchestrales comme Gruppen puis Carré et attentif au questionnement de l’œuvre ouverte auquel répond le Klavierstück n°11 de 1957 et sa partition de Momente en 1962, Stockhausen entrevoit bientôt la possibilité d’une synthèse entre le jeu instrumental et l’électronique avec Mixtur, une œuvre au titre emblématique dans laquelle les sons de l’orchestre sont transformés en direct et réinjectés en temps réel à travers des hauts parleurs. Cette première expérience de « live électronique » en 1964 se poursuivra la même année avec Microphonie I, sorte de « performance » sollicitant deux manipulateurs et un tam-tam de plus d’un mètre cinquante de diamètre utilisé comme un véritable générateur de sons inouïs captés par un micro puis filtrés et réinjectés dans les hauts parleurs. Dans Microphonie II, ce sont les voix de six sopranos et six basses qui sont modulées en anneau ( un autre genre de filtre) par l’orgue Hammond : des réalisations qui incluent la dimension de l’aléatoire et qui, dans l’itinéraire sonore de ce visionnaire, allaient affiner et faire progresser la technique de la prise de son.

Après ce « réglage de détail » lui permettant de contrôler de près l’efficacité de son appareillage, Stockhausen entrevoit la possibilité d’une grande fresque électronique, utopique et totalisante, rassemblant en un malström sonore quarante hymnes nationaux du monde entier. Interrompue par un premier voyage au Japon dont le compositeur soulignera l’importance déterminante – c’est là qu’il imaginera Mantra pour deux pianos et modulateur en anneau puis Licht, projection cosmique en sept journées de « la super formule » imaginée à Kyoto), l’œuvre est donnée en création le 30 Novembre 1967 à la Radio de Cologne. Articulée en quatre parties appelées Régions, Hymnen mêle les sons électroniques aux mélodies plus ou moins transformées des hymnes et traduit l’aspiration du compositeur à une conscience universelle et une pensée unificatrice rejoignant chez lui la dimension cosmique : « j’ai toujours tenté de rassembler les forces surnaturelles et terrestres » disait-il.

C’est lors d’un voyage au Mexique où il visite des temples aztèques que Stockhausen a l’idée de Stimmung (« Accord »), une pièce pour six chanteurs – commandée par le Collegium Vocale de Cologne. Dans le temps d’une méditation de quelques 75 minutes, l’œuvre relève d’un processus continu de transformations, métamorphoses, distorsion d’un accord de six notes issues de la série harmonique d’une seule fondamentale Sib non exprimée. Formés pendant de longues semaines de répétition avec le compositeur au chant diphonique, les six chanteurs disposent également de 51 modèles d’informations musicale et verbale extrêmement concises qu’ils peuvent se répartir librement et 66 noms magiques (de divinité, d’esprit…) lancés à tour de rôle à certains moments clé de la « cérémonie ». Le titre Stimmung implique non seulement l’accord (extérieur) des voix mais aussi l’accord (intérieur, intime) de l’âme dans sa relation au divin.

Avec Stimmung, une œuvre qui, à elle seule, constitue la légende de ce découvreur d’inouï, Stockhausen devance de quelques années les premiers travaux de l’école spectrale initiée par les Français et . Après s’être agenouillé pour prier à la fois dans les temples bouddhistes et aztèques, les synagogues et les mosquées… Stockhausen semble avoir trouvé avec Stimmung, son propre mode de dévotion.

« En tant que nom je suis un mythe » ajoutera-t-il.

Il poursuivra son épopée sonore jusqu’aux dernières mesures de Licht qu’il achève en 2005.

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