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Une Juive mémorable à Stuttgart

La Scène, Opéra, Opéras

Stuttgart, Staatsoper. 05-VII-2008. Jacques Fromental Halévy (1799-1862) : La Juive, opéra en 5 actes sur un livret d’Eugène Scribe. Mise en scène : Jossi Wieler et Sergio Morabito. Décors : Bert Neumann. Costumes : Nina von Mechow. Lumières: Lothar Baumgarte. Avec : Chris Merritt, Eléazar ; Liang Li, Cardinal de Brogni ; Ferdinand von Bothmer, Léopold ; Daniela Bruera (chant) et Lydia Steier (en scène), Eudoxie ; Tatiana Pechnikova, Rachel ; Vincent Le Texier, Ruggiero ; Christoph Sökler, Albert. Chœur du Staatsoper (chef de chœur : Michael Alber), Orchestre du Staatsoper, direction : Sébastien Rouland.

La Juive

Nous en rêvions depuis longtemps, plus exactement depuis que l’œuvre est réapparue timidement sur les scènes ces dernières années. Malheureusement La Juive que nous avons eu l’occasion de voir à Vienne, Venise et Paris était coupée. Ces productions nous avaient mis l’eau à la bouche avec le désir d’en entendre plus. De même que Bilbao a osé il y a dix ans des Huguenots scéniques presque dans leur intégralité, c’est à Stuttgart qu’est revenu l’honneur de recréer La Juive la plus complète depuis sa création. Il reste quelques coupures et nous ne pousserons pas notre amour du Grand Opéra ou le purisme jusqu’à les regretter. Des morceaux de scènes ou du ballet sont passés aux oubliettes, mais il reste plus de quatre heures de musique, si l’on enlève les deux entractes. C’est donc une version plus longue que toutes celles qui ont été données ou enregistrées à notre époque. Après avoir vu la production de Stuttgart, libre au mélomane de ne pas apprécier cette esthétique musicale typique des années 1830, mais au moins il peut juger sur pièces.

Le décor est fonctionnel: une place avec le porche de l’église et la maison d’Eléazar à l’acte I. Grâce au plateau tournant, nous nous retrouvons à l’intérieur de la maison, toute de bois clair, avec escaliers et sur trois niveaux. L’extension de ce décor se prolonge à l’acte III pour figurer l’intérieur bien quelconque de la Princesse Eudoxie. La mise en scène laisse un plaisir mitigé. Le judicieux jouxte le discutable. Commençons par ce qui fâche. Quelques exemples: la volonté de mélanger les costumes contemporains et d’époque devient un poncif de mise en scène depuis plusieurs années. La population de Constance, à la faveur d’une fête populaire décide de se déguiser et de revêtir des habits du Moyen-âge. Les évêques ou l’empereur du livret deviennent des bourgeois grotesques de Carnaval qui se chamaillent. La princesse Eudoxie, en lingerie fine, aguiche son volage époux. Le ballet n’est pas dansé mais joué par des enfants mimant une bataille. Le cardinal Brogni, excédé du mutisme d’Eléazar qui refuse de lui dire ce qu’est devenue sa fille que le prélat croyait avoir perdue, enlève son camail pour se retrouver en maillot de corps et ramper sur scène. Ce qui nous permet d’admirer les tatouages de la basse chantant Brogni ! Rien de scandaleux, on l’aura compris, mais tout cela est-il très pertinent?

En revanche, le dernier acte est très réussi et retranscrit bien l’intensité dramatique du dénouement avec la mise à sac de la maison du juif Eléazar condamné à mort. Elle n’est pas sans évoquer la spoliation de sinistre mémoire des biens juifs. Les chrétiens pillent sa maison et entrent alors dans l’église, exultant de leur forfait. Cette joie malsaine ne les quittera plus, avides qu’ils sont de voir l’exécution de celui qu’ils considèrent comme hérétique. Le metteur en scène prend quelques libertés avec le livret. Brogni menace Eléazar du pistolet pour qu’il lui révèle enfin le nom de sa fille. Eléazar lui prend l’arme des mains et désigne Rachel en tirant sur la jeune femme et se suicide aussitôt. La brusquerie de la mise en scène souligne parfaitement la brutalité du dénouement. La fin précipitée que Halévy a composée et le noir immédiat de la scène laissent les spectateurs frappés de stupeur et glacés d’effroi au point d’hésiter à applaudir ce final très dramatique.

Sur le plan musical, on apprécie la prestation des chœurs, malgré de très légers décalages avec le chef et un français peu compréhensible. Tout comme l’orchestre dans la fosse, les effectifs ont doublé par rapport au Comte Ory de la veille. Au passage on regrette que la souffleuse ne montre pas plus de discrétion. On admire que le Staatsoper de Stuttgart ait pu réunir une distribution d’un tel niveau, alors qu’on n’a pas fait appel aux stars du lyrique. On peut peut-être trouver individuellement de meilleurs chanteurs, mais accepteraient-ils d’apprendre des rôles longs et rares? Et un théâtre aurait-il les moyens financiers de réunir toutes ces étoiles? L’Albert de Christoph Sökler est un peu timide, mais le Ruggiero de est solide. Le rôle de Léopold est meurtrier et Ferdinand von Bothmer chante tous ses aigus sans faiblir. La soprano prévue pour le rôle d’Eudoxie ayant dû annuler, son rôle est tenu par , sur scène, et chanté sur le côté, avec la partition, par , appelée à la rescousse. On peut comprendre que la soprano, dont la partie est virtuose, ait été sur la réserve pour les variations quand on sait qu’elle a dû apprendre des passages qu’elle n’avait pas mémorisés pour Venise il y a trois ans. fait une très forte impression dans le rôle de Brogni : engagement du comédien doublé d’une voix belle et bien projetée du grave à l’aigu. Un régal pour les oreilles. Le cas de est plus complexe. La voix n’est plus celle d’il y a 20 ans, mais on est très favorablement surpris, pendant les trois premiers actes, de sa vaillance qui efface le mauvais souvenir que nous avions gardé de son Eléazar le soir où nous l’avions entendu à Paris. En revanche son célèbre air « Rachel, quand du Seigneur » suivi de sa partie rapide nous a donné des sueurs froides. L’intonation se fait de plus en plus douteuse, la voix accuse la fatigue, déraille, les aigus ne sortent plus; on a frôlé l’incident. La Rachel de Tatiana Pechnikova n’a pas froid aux yeux. Son français est du sabir, mais elle se lance dans sa partie avec une fougue communicative. Tant scéniquement que vocalement, elle se donne à fond. Certains aigus longuement tenus ont un impact à faire frissonner. Elle prend même des risques (inutiles) à lancer par exemple un suraigu à la fin de l’acte II.

Saluons pour terminer le travail remarquable de : direction pleine de lyrisme, de retenue, quand il le faut, mais aussi de fougue et d’allant. grâce à lui, la tension ne faiblit pas, depuis la longue ouverture jusqu’à la dernière mesure. Une représentation que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Crédit photographique : Ferdinand von Bothmer (Léopold) & Tatiana Pechnikova (Rachel) © Martin Sigmund

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