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Que l’ouragan de la jeunesse nous emporte…

La Scène, Opéra, Opéras

Avignon. Opéra-théâtre. 14-III-09. Gérard Condé (né en 1947) : Les Orages désirés, opéra romantique en 1 acte et 4 tableaux sur un livret de Christian Wasselin. Mise en scène : Sugeeta Fribourg. Décors et costumes : Isabelle Huchet. Lumière : Eric Deforge. Avec : Anne Rodier, Hector ; Anne Le Coutour, Nanci ; Nathalie Espallier, La mère ; Txelin Victorès-Benavente, Estelle ; Florian Westphal, Le père ; Jean Goyetche, Le Colonel Marmion ; Jean-Michel Caune, Corsino. Orchestre Lyrique de Région Avignon Provence, direction Jean-Luc Tingaud.

Les orages désirés

Voilà une œuvre qui, avec des moyens a minima, vous emporte dans un ouragan intérieur ! A minima pour les décors – une simple estrade -, pour l’orchestre – 14 musiciens en 12 pupitres -, pour la distribution – 7 personnages, pour la composition – d’un classicisme absolu : 4 tableaux représentant chacun une saison dans une année -, pour l’argument – le jeune Hector aime Estelle en silence et se réfugie dans la musique pour s’exprimer -, pour la longueur – une petite heure et demie. Voilà pourtant une création dont on devrait reparler.

, le librettiste, est un inconditionnel de Berlioz, et cette œuvre, dit-il dans sa fougue de grand adolescent, «est né d’une fulgurance». En 2000, cherchant un projet à monter pour 2003, centenaire de la naissance du compositeur : «Bon sang, mais faisons un opéra !» Comme s’il suffisait de le vouloir… «Et dans mon esprit enfiévré, poursuit-il, en quelques secondes se sont imposés le titre («Levez-vous vite, orages désirés», de Chateaubriand), le sujet (la jeunesse de Berlioz), et le compositeur, , que je connais depuis longtemps».

Il suffisait effectivement de le vouloir… La version concertante a été créée à Radio-France en 2003, avec Françoise Masset dans le rôle de Berlioz, et voici la version lyrique créée il y a quelques jours à Reims, et aujourd’hui à Avignon. Sur fond d’épopée napoléonienne, le jeune Hector, âgé de 12-13 ans, est donc amoureux d’Estelle mais n’ose se déclarer ; il choisit d’exprimer par la musique ces élans douloureux qui le tenaillent, et sa sensibilité d’adolescent contient déjà en germe toutes les passions qui habiteront les compositions du grand Berlioz. «Devant un amour impossible, douloureux, confie , seule la musique peut sauver l’âme. D’autres formes d’art le peuvent aussi, mais la musique a un côté ailé, immatériel, qui peut vous soulever complètement».

Eh bien oui, la musique, ailée, immatérielle, a soulevé le public qui avait osé en prendre le risque. Les 3h45 initialement annoncées en avaient sans doute dissuadé plus d’un… Mais les spectateurs présents ont eu vraiment le sentiment de vivre un moment d’exception. Qui en effet ne se reconnaîtrait dans cet adolescent pris par «le vague des passions», oscillant entre jeux enfantins partagés avec sa sœur et gravité métaphysique, douloureux d’une envie de vivre qui le submerge, révolté devant la légèreté de son Etoile, agacé par les préoccupations futiles de son entourage, déçu de l’inconséquence de chacun ? Qui ne s’émouvrait de la violence de ses enthousiasmes, de la détresse de ses interrogations ? Qui ne verrait dans l’échec politique de Napoléon l’image dédoublée des «illusions perdues» ?

Le livret est d’une poésie toute romantique, d’une intensité légère, d’une délicatesse profonde, fleurissant de citations comme s’il pleuvait des perles. La musique, originale, lance néanmoins des clins d’œil à l’œuvre de Berlioz lui-même, et au répertoire que ce dernier pouvait connaître dans sa jeunesse ; les duos sont pathétiques, entre des dialogues à la fois vifs et intenses. Les lumières, exquises, accompagnent esthétiquement le propos, entre halo diaphane de l’apparition d’Estelle en fond de scène, et relief percutant à l’entrée du Colonel Marmion.

Mais réservons enfin des applaudissements fournis aux artistes sur scène. Si la voix d’Estelle manque peut-être d’une certaine acidité juvénile, si la mère n’est pas toujours totalement intelligible sous la fougue de l’orchestre (merci au prompteur !), en revanche le père entre certitudes et tendresse, le professeur Corsino dans un savoureux pastiche du bel canto, et la jeune Nanci, fraîche et bondissante à souhait (2e tableau) sont excellents. Quant à la charmante biterroise en Berlioz adolescent, elle est tout simplement parfaite. Sa longue voix chaude de soprano lyrique est aussi belle dans le dialogue que dans le chant, ses bouderies et ses révoltes, ses enthousiames soudains et ses étoiles dans les yeux, sa dégaine «ado 1815», tout est totalement crédible. De toute évidence, elle est Hector.

Surtout, ne changez pas une équipe qui gagne !

Crédit photographique : © Opéra-théâtre de Reims

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