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Les sept pêchés capitaux de Kurt Weill… à se damner !

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 12-IX-2009. Kurt Weill (1900-1950) : Mahagonny Songspiel, cantate pour la scène  ; Die Sieben Todsünden, ballet chanté en un prologue et sept tableaux, sur un livret de Bertolt Brecht (1898-1956). Mise en scène : Juliette Deschamps. Décors : Nelson Wilmotte. Costumes : Macha Makeïeff. Réalisation, image : Arnaud Homann. Lumières : Dominique Bruguière. Avec Catherine Hunold : soprano ; Angelika Kirchschlager : mezzo-soprano ; Simeon Esper, Yves Saelens : ténor ; Holger Falk : baryton ; Graeme Broadbent : basse. Ensemble Modern ; direction : Jérémie Rhorer

La collaboration entre et Bertolt Brecht a été brève, mais intense. En l’espace de six ans, ils nous ont laissé des œuvres fortes, polémiques, marquées par les débats esthétiques et politiques contemporains, et témoins des derniers soubresauts de l’éphémère république de Weimar.

Mahagonny Songspiel est une œuvre étrange : on y trouve certains des numéros du futur Grandeur et Décadence de la Ville de Mahagonny, dont le fameux tube «Moon of Alabama», interprété de façon tout à fait particulière par et . Les deux interprètes déclament rythmiquement les couplets cependant qu’elles abusent du vibrato dans les refrains. Effet voulu de distanciation vis-à-vis du caractère sirupeux de la mélodie, ce parti pris fleure tout de même le mauvais goût. Pour le reste, la forme originale de l’œuvre, une juxtaposition de chansons et d’interludes instrumentaux, de même que le texte nébuleux dissolvent à tel point le fil de la narration que la représentation sombrerait littéralement, n’était l’efficace mise en scène de , sobre et d’une grande cohérence.

Après cette ébauche sympathique du futur chef-d’œuvre de leurs auteurs venait la pièce maîtresse du programme, un petit bijou de théâtre musical trop peu souvent programmé : Die Sieben Todsünden (Les Sept Péchés Capitaux), d’ailleurs créée dans ce même Théâtre des Champs-Élysées, en 1933. Étrange et attachant amalgame entre philosophie judéo-chrétienne, psychanalyse et socialisme, l’intrigue repose en grande partie (mais pas seulement) sur les interprètes féminines, dont les personnages complémentaires sont les deux facettes d’une seule et même entité. Présentées comme des sœurs, Anna 1 et 2 sont envoyées par leurs géniteurs gagner l’argent nécessaire à la construction de la maison familiale «au bord du Mississipi». Leur voyage de sept ans s’effectuera en sept stations, qui chacune les confrontera à l’un des sept péchés capitaux, avant le retour triomphal en Louisiane. Inutile de gloser davantage sur la symbolique des nombres.

Ces rôles taillés sur mesure pour et , respectivement chanteuse et danseuse, peuvent sembler difficiles à aborder. Il n’en est rien dans cette production, et abandonne avec bonheur ses habits mozartiens et straussiens pour se glisser dans la peau d’Anna 1, cependant que le spectre d’Anna 2 (superbe et émouvante ), projeté en fond de scène, accompagne la narration. Le reste du plateau ne démérite nullement, et l’on citera comme un pur moment bonheur «La Gourmandise», chanté a cappella, qui démontre la parfaite homogénéité des interprètes masculins autant que le talent comique de , griffée en mère de famille respectable mais pas trop quand même. L’ensemble instrumental restitue quant à lui les fausses rengaines jazzy de Weill avec vigueur, mené par un visiblement très inspiré.

Le tout dégage un tel sentiment de bonheur et d’entente artistique qu’il est quasi impossible de résister. «Quasi», car la mise en scène pourtant sobre et pertinente n’a pas fait l’unanimité dans la salle et quelques esprits bougons ont cru bon de témoigner leur désapprobation face au remarquable travail de . Que peuvent-ils donc bien lui reprocher ? Très certainement le contenu des images projetées, qui montrent quelquefois le personnage d’Anna 2 entièrement nu. Il est vrai que de nos jours, une mise en scène sans vidéo et a fortiori sans personnages dénudés est devenue impensable, bien que cette mode ne passe toujours pas auprès d’un assez large échantillon du public, à raison d’ailleurs. Pour autant, montrer un nu pour illustrer une histoire de femme-objet, entretenue, prostituée au profit de sa famille ne semble pas un acte gratuit : c’est prendre au pied de la lettre le caractère sordide de l’argument. Et gageons que ce genre de situations, auxquels les puritains refusent d’être confrontés, n’a pas disparu de nos sociétés. Qu’ils s’abstiennent donc du réalisme de Brecht ! Ils ne gâcheront pas notre plaisir.

Crédit photographique : & Angelika Kirschlager dans Mahagonny © Alvaro Yañez

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 12-IX-2009. Kurt Weill (1900-1950) : Mahagonny Songspiel, cantate pour la scène  ; Die Sieben Todsünden, ballet chanté en un prologue et sept tableaux, sur un livret de Bertolt Brecht (1898-1956). Mise en scène : Juliette Deschamps. Décors : Nelson Wilmotte. Costumes : Macha Makeïeff. Réalisation, image : Arnaud Homann. Lumières : Dominique Bruguière. Avec Catherine Hunold : soprano ; Angelika Kirchschlager : mezzo-soprano ; Simeon Esper, Yves Saelens : ténor ; Holger Falk : baryton ; Graeme Broadbent : basse. Ensemble Modern ; direction : Jérémie Rhorer

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