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Die Tote Stadt de Korngold : Symbolisme, quand tu nous tiens

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Paris, Opéra-Bastille. 13-X-2009. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die Tote Stadt [La Ville morte], opéra en trois tableaux sur un livret de Paul Schott. Mise en scène : Willy Decker, réalisée par Meisje Barbara Hummel ; décors et costumes : Wolfgang Gussmann ; lumières : Wolfgang Gœbbel ; chorégraphie : Athol Farmer. Avec : Robert Dean Smith, Paul ; Ricarda Merbeth, Marietta / Marie ; Stéphane Degout, Frank / Fritz ; Doris Lamprecht, Brigitta ; Alexander Kravets, Graf Albert ; Elisa Cenni, Juliette ; Letitia Singleton, Lucienne ; Alain Gabriel, Victorin ; Serge Luchini, Gaston. Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Gaël Darchen) ; Chœur et Orchestre de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Patrick-Marie Aubert), direction : Pinchas Steinberg

Roman considéré comme fondateur du mouvement symboliste, Bruges la morte de l’écrivain belge d’expression francophone Georges Rodenbach a connu une fortune diverse, devenue Le Mirage dans son adaptation théâtrale (par Rodenbach lui-même) puis La Ville morte en 1920, mis en musique par le tout jeune . Et cette musique, qui combine une facilité mélodique digne de Puccini aux déchaînements orchestraux de Richard Strauss, ne pouvait que mieux convenir à cette exploration des tréfonds de l’âme : l’action de La Ville Morte réside essentiellement dans les délires de Paul, le personnage principal. Point de hasard : Bruges la morte, l’original de Rodenbach, est paru en 1892, Sigmund Freud utilise le terme de «psychanalyse» pour la première fois en 1893.

Paul est un inconsolable veuf, qui vit dans le souvenir de Marie. Un état dans lequel ni Brigitta, sa suivante, ni Frank, son ami proche, ne peuvent le sortir. Il croise un jour Marietta, une danseuse en tournée dans Bruges, sosie parfait de Marie, et l’inconscient prend le dessus. Marietta, par sa vulgarité, salit le souvenir de Marie. Bruges se fait envahissante, Frank trahit Paul, Brigitta prend le voile… Paul, dans un accès de délire, étrangle l’usurpatrice avec le dernier souvenir de son épouse morte : sa chevelure. Revenu à la réalité, il décide de quitter Bruges, ville devenue depuis synonyme de la mort.

Sur un tel propos, la mise en scène de manie l’intelligence. La chambre de Paul se dédouble dans une habile mise-en-abyme, puis murs et plafonds se disloquent, comme pour mieux représenter ce rêve qui déforme la réalité. Paul n’erre plus dans les rues de Bruges, ce sont les maisons qui deviennent des êtres fantomatiques. Brigitta prenant le voile est un Christ au féminin, sans que l’image n’en devienne grand-guignolesque. Marietta, dans sa vulgarité et ses caprices de femme-enfant (Salome, même au niveau musical, n’est pas très éloignée) apparaît la tête rasée, symbole depuis toujours de la traitresse. La direction d’acteurs, réglée par Meisje Barbara Hummel, est précise et n’abandonne jamais les chanteurs à eux-mêmes. Elle est servie par le dispositif scénique de Wolfgang Gussmann et les lumières de Wolfgang Gœbbel, dans les deux cas des modèles de finesse et de subtilité.

Si scéniquement on ne pouvait guère noter que du positif, la musique a été tout aussi bien servie. Passons sur la Brigitta de , qui ne manque pas de décibels, mais dont la voix est hétérogène. domine le plateau dans l’écrasant rôle de Paul, l’émission, sans être puissante, est bien projetée. Le timbre est clair, les aigus faciles, … Alternant Marie et Marietta, peine à entrer dans la peau de son double personnage. Mais une fois passées les minauderies de la première scène, dès son air «Glück, das mir verblieb», l’actrice et la chanteuse se révèlent, passant du statisme élégiaque de Marie aux scènes hystériques de Marietta avec brio, sans un brin de fatigue dans la voix. confirme ses affinités avec le répertoire germanique, avec un formidable «Mein Sehnen, mein Wähnen» (air de Fritz du deuxième tableau). A l’orchestre, souffle le chaud et le froid. Les déchaînements orchestraux se font trop tempétueux, au risque de couvrir les voix – la partition n’aide pas non plus. Mais dans les airs il reste un excellent accompagnateur, et les passages les plus oniriques – telle la première apparition de Marie – sont des moments d’exception.

Enfin entrée au répertoire de l’Opéra National de Paris dans une production venue du Staatsoper de Vienne (et présentée l’an passé à San Francisco), Die Tote Stadt éclaire une saison 2009/10 qui avait mal commencé.

Crédit photographique : (Paul) & (Marietta) ; Robert Dean Smith (Paul) & (Brigitta, en arrière-plan) © Bernd Uhlig / Opéra National de Paris

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Paris, Opéra-Bastille. 13-X-2009. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die Tote Stadt [La Ville morte], opéra en trois tableaux sur un livret de Paul Schott. Mise en scène : Willy Decker, réalisée par Meisje Barbara Hummel ; décors et costumes : Wolfgang Gussmann ; lumières : Wolfgang Gœbbel ; chorégraphie : Athol Farmer. Avec : Robert Dean Smith, Paul ; Ricarda Merbeth, Marietta / Marie ; Stéphane Degout, Frank / Fritz ; Doris Lamprecht, Brigitta ; Alexander Kravets, Graf Albert ; Elisa Cenni, Juliette ; Letitia Singleton, Lucienne ; Alain Gabriel, Victorin ; Serge Luchini, Gaston. Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Gaël Darchen) ; Chœur et Orchestre de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Patrick-Marie Aubert), direction : Pinchas Steinberg

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