Louise dénaturalisée à Strasbourg

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra National du Rhin. 20-X-2009. Gustave Charpentier (1860-1956) : Louise, roman musical en quatre actes et cinq tableaux sur un livret du compositeur. Mise en scène : Vincent Boussard. Décors : Vincent Lemaire. Costumes : Chantal de la Coste-Messelière. Lumières : Guido Levi. Avec : Nataliya Kovalova, Louise ; Calin Bratescu, Julien ; Marie-Ange Todorovitch, la Mère ; Philippe Rouillon, le Père ; Khatouna Gadelia, l’Apprentie / la Plieuse / la petite Chiffonnière ; Anneke Luyten, Irma ; Anaïs Mahikian, Camille ; Xin Wang, le Noctambule / le Pape des Fous / le Marchand d’habits / second Bohème. Chœur de l’Opéra National du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Maîtrise de l’Opéra National du Rhin (chef de chœur : Philippe Utard) ; Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction : Patrick Fournillier

Après avoir ouvert la saison en fanfare avec Richard III, importé d’Anvers, le nouveau directeur de l’Opéra national du Rhin, Marc Clémeur, présentait sa première nouvelle production avec Louise. Le chef-d’œuvre de a certes connu un immense succès public dans la première moitié du XXe siècle (1026 représentations à l’Opéra-Comique de Paris entre la création en 1900 et 1967) mais n’a pas depuis totalement déserté la scène (Paris, Duisburg, … ). Il reste cependant lourd à monter, notamment par la pléthorique distribution de seconds rôles qu’il nécessite. L’histoire de cette jeune fille de Montmartre qui s’oppose à ses parents, prône l’amour libre et s’enfuit avec son amoureux de poète s’intègre en tous cas parfaitement dans le fil conducteur que Marc Clémeur a choisi pour sa première saison à Strasbourg : «le choc des générations».

Concepteur notamment d’une trilogie Da Ponte remarquée (Così fan tutte à Bruxelles, Don Giovanni à Innsbrück, le Nozze di Figaro à Aix-en-Provence, repris à Luxembourg) ainsi que de Maria Golovin de Menotti à Marseille, le metteur en scène est malheureusement passé complètement à côté de la spécificité de l’ouvrage. Louise est profondément ancrée dans la «Belle-Epoque» de sa création, fait monter pour la première fois sur une scène lyrique le petit peuple des marchands et des ouvriers, constitue un des premiers essais de transposition à l’opéra du naturalisme à la Zola ; c’est ce qui a, en grande partie, fait scandale en 1900 mais aussi causé son succès auprès du public populaire. La transposer de nos jours, l’actualiser, comme le fait , c’est d’abord la rendre incompréhensible (Quels parents sont de nos jours aussi castrateurs envers leurs enfants ? Comment croire en 2009 à un souci de la bienséance et à une morale aussi aliénantes ? Où va-t-on dans nos HLM chercher de l’eau au puits dans la cour, où y croise-t-on des canneuses de chaises ou des vendeuses de mouron pour les oiseaux, puisque c’est ce que dit le texte ?). C’est surtout lui ôter son originalité et une grande partie de son charme. De plus, l’omniprésence dans l’ouvrage de Paris, ville lumière et miroir aux alouettes, attirante et dangereuse, siège des plaisirs et des interdits, passe complètement à la trappe. Quand Louise et Julien en contemplent les scintillements du haut de Montmartre, rallume les lumières de la salle et les fait se refléter dans les miroirs du fond de scène…

Exit l’atmosphère 1900, exit Paris, donc. Mais pour en faire quoi ? Un appartement minimaliste en forme de tronçon de cône à la perspective déstructurée et aux couleurs acides. Des miroirs, partout, où les protagonistes se confrontent à leur misère et à leurs bassesses. Une scène de rue entre deux portes que traversent des figurants pressés, une balayeuse en travesti pathétique, un chiffonnier en SDF trimballant son sac de supermarché. Quant au couronnement de la Muse de Montmartre, il n’a lieu que dans le rêve de Louise endormie. Le tableau de l’atelier de couture ou la nuit d’amour de Julien et Louise sur les toits sont mieux venus mais, tous comptes faits, on a remplacé une convention par une autre, plus récente et peut-être plus branchée, mais tout aussi datée et conformiste.

Du côté de la distribution, on assiste à un assaut de décibels. Certes, l’orchestration est fournie et Charpentier doit beaucoup à Wagner mais le format requis n’est tout de même pas celui d’un Siegfried ou d’une Walkyrie et les chanteurs n’en ont pas la stature vocale. Point positif, les deux protagonistes principaux ont le physique et (presque) l’âge de leurs rôles ; ils y sont parfaitement crédibles. Mais dans cette course à la puissance vocale, le Julien de pousse outrageusement ses aigus et en oublie de jouer et la Louise de , pourtant capable de jolies nuances et d’allègements en première partie, s’essouffle après l’entracte et voit son registre aigu devenir difficile (douloureux «Depuis le jour») et son vibrato s’accentuer. Pourquoi aussi avoir fait appel à deux chanteurs étrangers, à la prononciation le plus souvent incompréhensible et dont on finit par douter qu’ils comprennent un traître mot de ce qu’ils chantent ? Tel n’est pas le problème avec le Père de et la Mère de , francophones et idiomatiquement irréprochables. Mais tous deux aussi chantent uniformément fortissimo, brutalisant l’émission et raréfiant le timbre, aboutissant à des aigus franchement faux chez lui et à des graves en parlando chez elle. Le Noctambule et Pape des fous de , nuancé, délicat, capable de voix mixte, apparaît dès lors comme une oasis de fraîcheur reposante. L’abondante galerie des seconds rôles est nettement dessinée, joliment contrastée et bien interprétée.

Le chant en force du quatuor principal est d’autant moins compréhensible que ne dirige jamais lourd et joue d’une large palette dynamique, allégeant subtilement quand il le faut (et en soutien aux chanteurs) ou libérant à d’autres moments des tutti impressionnants. Il tient fermement les ensembles, détaille les richesses de l’orchestration, suivi par un concentré et riche de timbres et des chœurs d’adultes et d’enfants impeccables.

Ainsi présentée, il est peu probable que Louise ait reconquis le cœur du public, du moins de celui qui la découvrait. Marc Clémeur n’a pas vraiment eu cette fois la main heureuse. Il doit à Strasbourg une revanche. Gageons qu’il saura relever rapidement le gant.

Crédit photographique : (Julien) & (Louise) © Alain Kaiser

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