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Macbeth à Strasbourg: meurtres en série au fond du puits

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 25-IV-2010. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en quatre actes sur un livret de Francesco Maria Piave. Version de Paris (1865) en italien. Mise en scène : Francisco Negrin. Décors et costumes : Louis Désiré. Lumières : Bruno Pœt. Avec : Bruno Caproni, Macbeth ; Elisabete Matos, Lady Macbeth ; Wojtek Smilek, Banco ; Sebastian Na, Macduff ; Enrico Casari, Malcolm ; Fan Xie, une Servante ; Mario Brazitzov, un Assassin ; Young-Min Suk, un Serviteur ; Jens Kiertzner / Odile Hinderer / Rachael Feord, les Voix des apparitions ; Aline Gozlan, Lady Macduff. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Maîtrise de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Philippe Utard), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Enrique Mazzola.

L’exploration du grand répertoire verdien se poursuit à l’Opéra du Rhin. Après Un Ballo in maschera en 2008 et la reprise de Falstaff en 2009, avant Simon Boccanegra annoncé pour la prochaine saison, voici Macbeth, chef d’œuvre de transition créé dès 1847, à l’époque d’Attila et de I Masnadieri, mais donné ici, comme à l’accoutumée, dans sa version de 1865 révisée pour le Théâtre Lyrique Impérial de Paris et traduite en italien.

Quand le rideau se lève sur l’étouffant cul-de-basse-fosse imaginé par , où viennent pourrir cadavres et «déchets de l’humanité» et où se réunit un peuple primitif, barbare et bestial, s’impose une vision forte et radicale, riche de promesses. L’impression se poursuit avec l’entrée des sorcières, trois figurantes-araignées remarquablement crédibles, qui grouillent sur les hautes parois et, telles des Parques maléfiques, tissent au propre et au figuré les fils de l’histoire. Mais au fur et à mesure que le spectacle avance, le metteur en scène s’avère prisonnier de ce décor unique et peine à varier ambiances, entrées et perspectives. Dans sa volonté de tout montrer sur scène, d’expliciter tous les meurtres et toutes les turpitudes, il en arrive à de notables incongruités. Le roi Duncan vient longuement agoniser et mourir sous nos yeux mais Macduff ira pourtant découvrir le forfait en coulisse, alors que le cadavre gît sous ses yeux. On sourit quand le chœur des sicaires s’éloigne en chantant «en silence, attendons-le» en parlant de Banco, alors qu’ils viennent précisément de le poignarder avant son grand air. Et pourquoi Macbeth prend-il la place du docteur et assiste-t-il à la scène de somnambulisme de sa Lady, pourquoi s’étonne-t-il des révélations qu’elle y fait sur ses propres meurtres ? La présence physique de Lady Macduff et de ses enfants, leur assassinat des mains même de Macbeth et de son épouse pendant le chœur «Patria oppressa» – alors qu’on imagine bien qu’un roi aurait confié cette basse besogne à ses sbires – confine au grand guignol et n’apporte rien, sans pour autant rendre l’action plus compréhensible aux spectateurs qui découvriraient l’œuvre. Faire du manque d’enfant de Lady Macbeth le moteur de ses actions est aussi une piste intéressante mais qui finit par lasser par sa redondance et culmine dans la pantomime qui tient lieu de ballet des sorcières, lourde et trop signifiante. Quant à la direction d’acteurs, elle abonde en poses statiques et convenues, sans creuser la psychologie des caractères et à nous y faire entrer. Au final, beaucoup d’idées, pas toujours pertinentes, mais une réalisation scénique inaccomplie qui aboutit curieusement à un spectacle formellement très conforme à la tradition.

De la distribution de grand format vocal émerge incontestablement l’impressionnante Lady Macbeth de . Le format wagnérien de cette voix immense et extraordinairement puissante domine sans effort apparent les ensembles et convient aux excès de ce rôle – où Verdi souhaitait, rappelons-le, une «voix rauque, étouffée et caverneuse» – d’autant qu’elle sait alléger, se montre prolixe de nuances et même capable d’une certaine virtuosité, appogiatures et trilles du Brindisi compris. La scène de somnambulisme la pousse à quelques outrances des expressions «hallucinées» et se conclut sur un ré bémol plein et tenu mais qu’elle ne peut cependant parvenir à filer, comme le souhaitait le compositeur. Une prise de rôle très convaincante et d’emblée affinée. En Macbeth, est un cran en dessous. Habitué du rôle, il y fait valoir un métier certain, une incarnation forte et une vocalité assurée. Mais le timbre sonne un peu usé, ou du moins banal, l’aigu souvent forcé et à la justesse limite, les nuances rares et l’interprétation globalement monolithique. Le Banquo aux graves éteints de et le Macduff à la ligne heurtée et au legato absent de Sebastian Na emportent moins l’adhésion.

L’autre grande satisfaction de la soirée vient de la fosse, où la direction d’, exceptionnellement attentive et soignée jusque dans le détail, obtient d’un hyper concentré et superbe de timbres et d’énergie, aussi bien la puissance tellurique des tutti (le final du premier acte !) que la légèreté des textures (l’ouverture, la scène de somnambulisme). Une totale réussite, à laquelle le Chœur de l’Opéra national du Rhin toujours aussi irréprochable – bien que parfois desservi par le dispositif scénique – est venu apporter sa contribution essentielle.

Crédit photographique : (Lady Macbeth) © Alain Kaiser

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 25-IV-2010. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en quatre actes sur un livret de Francesco Maria Piave. Version de Paris (1865) en italien. Mise en scène : Francisco Negrin. Décors et costumes : Louis Désiré. Lumières : Bruno Pœt. Avec : Bruno Caproni, Macbeth ; Elisabete Matos, Lady Macbeth ; Wojtek Smilek, Banco ; Sebastian Na, Macduff ; Enrico Casari, Malcolm ; Fan Xie, une Servante ; Mario Brazitzov, un Assassin ; Young-Min Suk, un Serviteur ; Jens Kiertzner / Odile Hinderer / Rachael Feord, les Voix des apparitions ; Aline Gozlan, Lady Macduff. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Maîtrise de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Philippe Utard), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Enrique Mazzola.

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