Don Giovanni s’est perdu dans les bois à Salzbourg

Festivals, La Scène, Opéra

Salzbourg. Festival, Haus für Mozart. 15-VIII-2010. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, Dramma giocoso en deux actes, KV 527, sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Claus Guth ; Décors et costumes : Christian Schmidt. Avec : Christopher Maltman, Don Giovanni ; Dimitry Ivashchenko, Le commandeur ; Aleksandra Kurzak, Donna Anna ; Jœl Prieto, Don Ottavio ; Dorothea Röschmann, Donna Elvira ; Erwin Schrott, Leporello ; Anna Prohaska, Zerlina ; Adam Plachetka, Masetto. Chœur de l’Opéra de Vienne, Orchestre Philharmonique de Vienne ; direction : Yannick Nézet-Séguin.

Festival de Salzbourg

En 2006, Claus Guth avait signé pour l’ouverture de la nouvelle «Salle Mozart» du Festival des Noces de Figaro remarquables, mélancoliques et incroyablement légères ; ce succès incontestable a donné l’idée à Jürgen Flimm de construire avec le même metteur en scène un cycle Mozart/Da Ponte, terminé en 2009 par un Così fan tutte dont le metteur en scène a reconnu lui-même l’échec – une reprise complète du cycle en 2011 doit permettre de sauver ce qui peut l’être.

Créé en 2008 et repris cette année pour la première fois, Don Giovanni est au contraire considéré par Claus Guth comme son meilleur travail. Tout se passe dans une forêt où, en mourant, le Commandeur blesse à mort Don Giovanni, et tout le reste de l’opéra est placé sous le signe de cette mort prochaine. L’hypothèse n’est pas sans intérêt, mais le sentiment d’urgence que Guth attend de son point de départ fait long feu : au bout d’un quart d’heure, et en dehors de quelques mimiques, on peut l’oublier pour le reste de la soirée. Installé sur une scène tournante, le décor forestier reste au fond l’élément dominant du spectacle, d’autant plus qu’il bénéficie de la révision des lumières qui renforce son potentiel poétique ; seul l’usage parfois abusif de la scène tournante vient parfois perturber la paix forestière.

Cette tendance à l’agitation inutile est plus visible encore dans la direction d’acteurs, à commencer par ce que Claus Guth laisse faire à son Leporello, . Doué d’un talent évident pour le slapstick et les bruitages divers, le baryton ne cesse de se servir de son talent, sans que quiconque, apparemment, ait jamais songé à canaliser cette remarquable énergie scénique qui franchit sans complexe les frontières de la vulgarité.

Dans l’ensemble cependant, c’est la timidité du travail de Guth qui frappe : en dehors du cas particulier d’, l’ensemble du spectacle est très classique, pas seulement dans un sens positif : les idées utilisées par Guth sont souvent bien réalisées, mais manquent cruellement d’originalité et de signification profonde, et n’étaient les ombres changeantes de la forêt, on se croirait souvent dans une mise en scène de répertoire vieille de vingt ou trente ans, quand l’énergie scénique de chanteurs bêtes de scène pouvait tenir lieu de mise en scène.

Peut-être ne serait-on pas si sévère si le chef-d’œuvre de Mozart n’avait pas connu ces dernières années une telle floraison de mises en scène stimulantes : sans parler de Michael Hanecke à Paris ou de la production salzbourgeoise précédente, créée par Martin Kušej et très sous-estimée, on ne peut que penser à la très récente production de à Aix-en-Provence : parti d’un présupposé bien plus envahissant que celui de Guth, le metteur en scène russe a su construire un parcours dans l’œuvre là où cette production ne fait qu’aligner des scènes. Bayreuth est parvenu en quelques années à redevenir un pôle essentiel de création pour la mise en scène des opéras de Wagner ; pour ce qui concerne Mozart, Salzbourg semble au contraire ne cesser de perdre du terrain sur des institutions moins prestigieuses mais tellement plus dynamiques.

La routine n’est pas moins grande dans le domaine musical. Seule , dans un rôle qui n’est pourtant pas idéal pour elle, et dans une production qui ne la favorise pas, atteint véritablement le niveau musical qu’on est en droit d’attendre dans un festival aussi prestigieux que Salzbourg. et Erwin Schrott promènent tout au long de l’opéra leurs voix interchangeables, souvent efficaces mais colorées d’un gris uniforme qui finit par lasser. Le jeune Jœl Prieto fait, en 2010, des débuts différés au Festival : l’an passé, il avait dû annuler la représentation de Così fan tutte qui lui avait été octroyée ; cette année, c’est lui qui récupère au contraire les dates qui avaient été attribuées à Joseph Kaiser en plus des siennes propres : la voix est prometteuse, la musicalité est évidente ; ce qui manque encore, c’est la capacité à faire émerger l’émotion en osant parler plus directement au spectateur. Pas d’inquiétude : cela s’apprend, cela viendra.

Pour le reste, passe encore un Commandeur sans couleurs : on y est en quelque sorte habitué. Mais que Zerline comme Masetto soient aussi peu assurés au point de manquer de justesse tout autant que de projection, c’est plus surprenant, surtout dans une salle aux défauts multiples, mais dont le volume ne devrait pas leur poser problème. Quant à la Donna Anna d’, on peine à expliquer ce qu’on entend : une voix sans substance, elle aussi perdue comme dans une bien trop grande salle, qui ne maîtrise pas la partition et semble effrayée par la moindre difficulté.

Plus problématique encore est ce qu’on entend de la fosse. En 2008, l’orchestre avait choisi pour battre la mesure en le laissant s’enivrer de ses propres sonorités, sans grand succès : les décalages avec la scène comme au sein même de l’orchestre lui avaient attiré des huées qu’on ne peut totalement désavouer. Pour cette reprise, on évite au moins le désordre de la création, mais le jeune chef canadien , révélé à Salzbourg par son triomphe imprévu dans Roméo et Juliette – sans (2008), puis avec (2010) –, ne parvient pas à imposer une interprétation personnelle, à moins que les pesants crescendos au ralenti qui achèvent bien des airs soit de son fait. Ce qu’on entend, ce n’est donc rien d’autre qu’un Philharmonique de Vienne en roue libre : cela ressemble à s’y méprendre à un manifeste anti-baroqueux. Les cordes sont épaisses, opaques, comme échappées d’un concert Bruckner de routine, et si les autres pupitres ne les suivent pas sur cette piste mortifère, ce spectacle confirme ce qu’on pressentait depuis quelque temps : si les opéras de Mozart à Salzbourg restent pour les Viennois un enjeu stratégique essentiel, l’élan artistique n’est plus là, ce que confirme d’ailleurs les programmes symphoniques qu’ils y donnent, où Mozart est singulièrement peu présent. Même dans la moins inspirée des Mozart-Matineen du festival, l’esprit de Mozart est bien plus vivant que dans ce Don Giovanni privé de désir.

Crédit photographique : © Salzburger Festspiele/Monika Ritterhaus

 

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