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Incarnations de haut niveau pour le Vaisseau Fantôme à Bastille

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Paris. Opéra-Bastille, 21-IX-2010. Richard Wagner (1813-1883) : Der Fliegende Holländer, opéra romantique en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Willy Decker ; réalisée par : Alejandro Stadler ; décors et costumes : Wolfgang Gussmann ; lumière : Hans Tœlstede. Avec : Matti Salminen, Daland ; Adrianne Pieczonka, Senta ; Klaus Florian Vogt, Erik ; Marie-Ange Todorovitch, Mary ; Bernard Richter, Der Steuermann ; James Morris, Der Holländer. Chœur et Orchestre de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Patrick-Marie Aubert), direction : Peter Schneider

Der Fliegende Holländer

Cette soirée consacrée au Vaisseau fantôme, 137ième représentation de l’œuvre à l’Opéra de Paris et 24ième dans cette mise en scène signée (régisseur du Eugène Onégine également à Bastille) n’était donc pas une nouveauté mais la reprise d’un spectacle créé en 2000 avec une autre distribution. Et c’est justement celle-ci qui faisait l’attrait principal de cette reprise avec des artistes de haut niveau international.

Mais commençons par un mot sur la mise en scène replaçant le drame du hollandais dans l’imaginaire obsessionnel de Senta. Cette vision, qui n’est pas une nouveauté, se défend assez bien en même temps qu’elle implique de représenter sur scène la confusion dans l’esprit de Senta entre le riche hollandais ramené par son cupide de père dans l’espoir de le voir épouser sa fille et le légendaire capitaine maudit qui occupe toutes ses pensées. Ce qui n’est pas si facile à montrer et sur quoi la mise en scène fait plutôt l’impasse, le spectateur doit en admettre le concept, point. Une fois ce point de départ accepté, si on devait qualifier cette scénographie on emploierait volontiers les qualificatifs de sobre dans son décorum et l’utilisation de l’espace scénique, de (trop ?) simple dans son animation, et de sans esbroufe dans son imagerie, nous épargnant les effets spectaculaires (qui peuvent être risibles s’ils sont mal faits) d’apparition ou de disparition du vaisseau fantôme puisque celui-ci est tout simplement absent. Toutefois cette belle sobriété alliée à des éclairages favorisant peut-être un peu trop la pénombre et à une direction d’acteurs certes sans faute de gout ni contresens, mais à l’animation un peu «service minimum», pouvait de temps à autres engendrer une certaine monotonie. Notons pour la forme (mais quand même !) quelques rares défauts de synchronisation entre action et texte, comme au début de l’Acte II, lorsque Senta s’apprête à chanter la légende du Fiegende Holländer, les femmes prononçant alors les mots «arrêtons le travail» alors qu’elles avaient rangé leur ouvrage un moment auparavant, faisant tomber leur phrase dans le vide. Sacrifiant aussi à la convention (non dénuée d’intérêt pour la perception sonore du chant par le public), les personnages ne se regardent presque jamais quand ils se parlent. Œuvre de rédemption et de délivrance par la mort, replacée ici dans un contexte réaliste, elle se trouve amputée de toute rédemption puisque se terminant, non par Senta se précipitant dans les flots délivrant du même coup le hollandais de sa malédiction et fusionnant avec lui dans un bienheureux au-delà (ce qui est prévu dans le texte de Wagner), mais par le suicide de l’héroïne s’enfonçant un poignard dans le cœur, gisant au milieu de son salon sans autre forme de salut. Cette fin désespérée, en parfaite cohérence avec l’angle d’attaque choisi par le metteur en scène, remplace le «happy-end» original, qui il est vrai, n’aurait pas eu de sens dans ce contexte.

Ainsi donc pouvait-on regretter une certaine mollesse dans l’animation scénique, que la direction musicale du chevronné ne compensa pas, au contraire, lui emboitant le pas dès une ouverture manquant de tumulte, ne plongeant pas l’auditeur dans les flots déchainés par la tempête pas plus que dans les profondeurs dramatiques de la légende. Un peu «pépère» tout ça, avec des cordes bien sages, et des cuivres sous contrôle donnant l’impression que le chef avait décidé de laisser la primauté expressive aux chanteurs. L’avantage incontestable est que jamais il ne les couvre, l’inconvénient étant qu’il ne les porte pas tellement non plus. Ce déficit de caractère de l’accompagnement orchestrale amenuisa également les différences entre les passages de cette œuvre encore quelque peu disparate (s’y trouve ici le Wagner typique du Ring à venir, ailleurs on pourrait presque être chez Verdi), pas tant en unifiant l’expression dans une seule direction mais plutôt en la neutralisant.

Mise en scène, certes sobre et cohérente, mais un peu molle, direction honnête mais sans grand relief, il fallait se reporter sur les chanteurs pour trouver les vraies satisfactions de cette soirée. Le vétéran et inusable semble un peu court de souffle au premier acte pour retrouver une meilleure forme ensuite, sans toutefois atteindre sa vaillance d’antan, mais c’était suffisant pour incarner un Daland crédible. joue un héros épuisé et désespéré avec une économie de geste et d’expression physique poussée à l’extrême, en même temps que sa voix sombre profite de la bienveillance de l’orchestre pour ne pas trop se forcer dans les forte. Mais c’est surtout le couple Senta Erik qui nous offrit de vrais moments d’émotion. réussit une remarquable prestation, avec une voix au timbre chaleureux et plein dont elle pu, au meilleur moment, jouer avec justesse pour transmettre le frisson à l’auditeur. Ainsi évite-t-elle toute tentation hystérique ou caricaturale et nous offrit une Senta à mémoriser. De son côté est un Erik profondément humain, sincèrement épris de sa belle, souffrant dignement de la voir s’éloigner définitivement de lui avec une classe et une facilité vocale au dessus de tout soupçon, nous faisant penser que ce soir il aurait pu nous donner une grand Walther des Meistersinger (un de ses grands rôles d’aujourd’hui), ce ne fut «que» Erik, mais quel plaisir que de l’entendre ainsi. s’en tira plutôt bien en pilote (Der Steuermann) dont la personnalité n’est pas très dessinée dans le livret et fut une nourrice honorable, un poil effacée quand même.

C’était donc clairement la partie vocale qui fit le prix de cette représentation. Le haut niveau annoncé était bien là et le public ne s’y trompa pas, ovationnant et encore plus , applaudissant chaleureusement le reste de la distribution.

Crédit photographique : Klaus Florian Vogt (Erik) ; Adrianne Pieczonka (Senta) © Frédérique Toulet / Opéra national de Paris

 

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Paris. Opéra-Bastille, 21-IX-2010. Richard Wagner (1813-1883) : Der Fliegende Holländer, opéra romantique en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Willy Decker ; réalisée par : Alejandro Stadler ; décors et costumes : Wolfgang Gussmann ; lumière : Hans Tœlstede. Avec : Matti Salminen, Daland ; Adrianne Pieczonka, Senta ; Klaus Florian Vogt, Erik ; Marie-Ange Todorovitch, Mary ; Bernard Richter, Der Steuermann ; James Morris, Der Holländer. Chœur et Orchestre de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Patrick-Marie Aubert), direction : Peter Schneider

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