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Festival Musica : Bernd Alois Zimmermann l’utopiste

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Crédit photographique : Bernd Alois Zimmermann © Stefan Odry

Les 8 et 9 octobre derniers, Musica s’associait à l’Université de Strasbourg pour le premier colloque international organisé en France sur le compositeur allemand (1918-1970) : initiées et coordonnées par Pierre Michel – musicologue strasbourgeois auteur d’un ouvrage de fond sur Ligeti – ces deux journées passionnantes dans les locaux de la faculté se poursuivaient en soirée dans les lieux de Musica pour y découvrir une musique quasiment absente de la scène française.

On se souvient tout de même de la production, historique, de l’unique opéra de Zimmermann Die Soldaten – l’une des grandes œuvres lyriques du XXème siècle – à Musica d’abord puis à Bastille en 1994, dans une mise en scène de  ; rappelons que la scène d’Amsterdam le remet à l’affiche dans la mise en scène de du 9 au 28 novembre 2010 – on fête, il est vrai, les 40 ans de la disparition du compositeur – : des signes manifestes d’une volonté d’exporter une œuvre qui, coincée entre celle de Messiaen et de Boulez / Stockhausen, semble peiner à trouver sa place dans le paysage musical de l’après-guerre. Sériel convaincu dès 1948 et grand admirateur de Webern, Zimmermann résistera au radicalisme d’un Stockhausen (ils se détesteront !) en adoptant au contraire «une méthode de composition pluraliste» qui tente de rassembler la diversité des styles dans un matériau hétérogène qu’il veut signifiant et expressif.

En présence de la fille de Zimmermann, c’est ce dont témoignaient les grandes figures de la musicologie internationale attachées à la musique de notre temps comme Pascal Decroupet (Université de Nice), Beat Föllmi (Université de Strasbourg), Ulrich Mosch (Fondation Sacher) ou encore Philippe Albera (directeur des Editions Contrechamps) auxquelles s’étaient joints des musiciens «de terrain» (le violoncelliste , le chef d’orchestre et l’éminent , chef d’orchestre et compositeur), hérauts et passeurs d’une musique qu’ils défendent «bec et ongles».

On retrouvait d’ailleurs aux côtés de la lumineuse Keiko Murakami à la librairie Kléber (accueillant la sortie des Ecrits de Zimmermann aux Editions Contrechamps) dans deux œuvres solistes : l’étonnante Sonate de 1960, pierre d’angle du répertoire violoncellistique dont on mesurait pleinement la dimension théâtrale sous l’archet de cet interprète hors norme. Quant à Keiko Marakami, elle nous initiait à l’art de la fragmentation zimmermannienne sollicitant ici trois instruments, flûte basse, flûte en sol et grande flûte.

A la salle de la Bourse cette fois, deux concerts en petite formation nous mettaient en quelque sorte «le son à l’oreille» avant l’hommage appuyé rendu par Musica au compositeur des Soldats lors du concert symphonique de clôture.

L’excellent Zebra Trio (le 8 à 18h30) incluant rien moins que le violoncelliste Anssi Kartunen, donnait en création française son Trio, une pièce de 1944 encore sous l’influence néo-classique d’un Hindemith mâtiné d’énergie stravinskienne. Ernst Kovacic jouait ensuite la Sonate pour violon (1951), pièce dense au geste radical et obsessionnel où s’affirment la rigueur et la concision d’une écriture magistrale.

A côté d’œuvres de Debussy, que Zimmermann adorait, et de qui fut l’élève de Bernd Aloïs, les deux pianistes complices Andreas Grau et Götz Schumacher (le 9 à 17h) jouaient Monologue (1966), une pièce foisonnante et truffée de citations (Bach et Debussy mais aussi le jazz et Stockhausen) revendiquant le «multidirectionnalisme» qu’emprunte l’écriture sérielle de Zimmermann dans une volonté toujours mieux assumée de créer une unité supérieure.

Telle est bien la problématique de Musique pour les soupers du Roi Ubu, ballet noir en sept parties et une entrée écrit en hommage à Debussy (1962-1966) et remarquablement interprété par les forces vives de l’orchestre Philarmonique du Luxembourg lors du somptueux concert de clôture de Musica : charriant tous les tubes du répertoire classique incluant la chevauchée des Walkyries et la griffe de Stockhausen («Marche de décervelage»), Zimmermann parvient ici, avec une virtuosité d’écriture orchestrale inouïe, à «l’osmose de ce qui est incompatible» selon les propres termes du maître d’œuvre de la soirée, Peter Hirch. Conçu pour un dispositif proche de l’orchestre d’harmonie, excepté les contrebasses et les guitares, l’œuvre procède de la juxtaposition de huit courts fragments enchaînés en un geste jubilatoire et dionysiaque, facette paradoxale de cette âme tragique qui s’anéantira dans sa quête utopique.

et Xénia Pestova donnaient ensuite, en première française, Dialoge (1960, révisé en 1965), un concerto pour deux pianos en 7 parties, écrit pour les frères Kontarsky : une manière pour Zimmermann de «reconquérir» un genre pour lequel il reste attaché ; en atteste sûrement la cadence qu’il réserve aux solistes dans l’avant dernière partie. Au sein de la grammaire sérielle, utilisée comme «le squelette» d’une organisation intégrant aussi la citation (7ème dialogue), le compositeur affine sa recherche personnelle sur les différentes strates temporelles.

Cette riche soirée se poursuivait par la projection de l’essai cinématographique de Michael Wolgensinger (1952) pour lequel Zimmermann compose la musique en 1954 et prenait fin avec l’ultime page du musicien, écrite quelques jours avant son suicide. Stille und Umkehr (Silence et retour) fonctionne en boucle émaillée de sonorités étranges, dans un temps qui s’est figé : métaphore saisissante de cette impossibilité à poursuivre une existence qu’il achèvera, comme la plupart de ses œuvres, par un geste de ponctuation radical.

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Crédit photographique : Bernd Alois Zimmermann © Stefan Odry

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