La Scène, Opéra, Opéras

Un Enlèvement au sérail très enjoué au Staatsoper Berlin

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Berlin. Schillertheater. 08-XI-2010. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Entführung aus dem Serail KV. 384. Mise en scène : Michael Thalheimer ; Décors : Olaf Altmann ; Costumes : Katrin Lea Tag ; Lumières : Olaf Freese. Sven Lehmann, Bassa Selim ; Christine Schäfer, Konstanze ; Cornelia Götz, Blonde ; Kenneth Tarver, Belmonte ; Kenneth Conners, Pedrillo ; Reinhard Dorn, Osmin. Chœur de l’Opéra National de Berlin ; Staatskapelle Berlin ; direction musicale : Christopher Moulds

L’Enlèvement au Sérail, avec sa désuète intrigue orientale, n’est sans aucun doute pas le plus facile des opéras de Mozart pour un metteur en scène : que pouvait donc en tirer un metteur en scène de théâtre comme , peu familier de la chose lyrique ? Le spectacle qu’il propose n’est pas de ceux qui partagent les esprits et qui marquent les mémoires par ses audaces ; en toute discrétion, ce spectacle très ramassé (2 h 10 sans entracte, un format typique du théâtre allemand) est pourtant d’une grande force, qui tient en tout premier lieu à la clarté d’une direction d’acteurs qui cherche avant tout à mettre en lumière les relations entre les personnages. Au diable le réalisme psychologique : le théâtre montré ici n’imite pas la vie. C’est dans la simplicité du résultat visuel qu’il y a radicalité : deux plans superposés que peut masquer ou dévoiler le déplacement d’une surface noire en guise de rideau, un fond de scène nu, des accessoires réduits au strict minimum et une direction d’acteurs d’un schématisme assumé. Ce choix ascétique n’aboutit pas à un rituel figé à la façon des spectacles de Robert Wilson : au contraire, chaque geste, chaque regard, y est plein de vie, comme un concentré d’instants forts, avec l’aide d’une lumière qui sait admirablement souligner l’essentiel. La vie quotidienne, pourrait-on dire, n’est pas très propice aux grandes émotions : on voit ici à quel point un geste retenu, qu’on n’ose pas tout à fait, est porteur de toute la souffrance et de toute la joie du monde.

C’est une des grandes qualités du spectacle : par sa grande rigueur formelle, il place le spectateur dans une situation de réceptivité totale qui donne à l’écoute musicale une intensité incomparable. Sans doute n’est-il pas de ces spectacles qui proposent une réinterprétation radicale à la façon de Parsifal vu par Krsysztof Warlikowski ou du récent Don Giovanni de , sans doute l’absence de scénographie spectaculaire façon Fura dels Baus déconcertera-t-elle plus d’un amoureux du théâtre en musique : sa radicalité est plus secrète, mais s’il est plus aisément digestible pour les âmes délicates, on aurait tort d’en sous-estimer la modernité.

Un an et demi après la première, le spectacle s’est déplacé de quelques kilomètres vers l’ouest, au Schillertheater où se replie la Staatsoper Unter den Linden le temps de rénover de fond en comble ses installations scéniques, mais il a conservé son principal atout musical, la Constance de  : si elle n’est pas la plus éclatante des virtuoses, elle n’est jamais mise en difficulté par la partition et confère aux trois airs de ce rôle hors normes une émotion qui naît de l’intelligence avec laquelle elle restitue au moindre ornement toute sa portée humaine.

La distribution à ses côtés est honorable, mais ne saurait rivaliser : Reinhard Dorn est ainsi trop sage et trop peu concerné pour donner à l’obsessionnel Osmin toute sa force comique ; le duo de serviteurs semble un peu plus engagé, mais c’est sans doute l’effet de la routine : on croirait qu’ils n’osent pas aller plus au fond de leur personnage. Le Belmonte de , lui, offre ce que le rôle demande avant tout, du beau chant, avec un accent anglophone un peu trop marqué. L’acteur Sven Lehmann, avec sa voix éraillée si personnelle, est finalement le seul à parler d’égal à égal avec  : chez lui aussi, la moindre inflexion contient tout un monde.

Ce qui vient de la fosse est à vrai dire trop peu marquant pour constituer un véritable soutien aux chanteurs : on sent les efforts de pour animer le propos, mais le résultat est souvent décevant, faute peut-être de cohérence dans le discours musical, faute surtout d’une qualité suffisante de la part d’une formation qui n’a sans doute pas grand-chose à voir avec celle qu’emmène Daniel Barenboim en tournée – telle est la vie des maisons de répertoire allemandes, où toutes les représentations ne sont pas du plus haut niveau festivalier, si tant est que les opéras fonctionnant sur un autre modèle fassent toujours mieux ; un spectacle comme celui-ci a du moins le mérite de proposer, outre une étoile au sommet de ses moyens, un spectacle d’un niveau théâtral devenu trop rare en France.

Crédit photographique : photo © Monika Rittershaus

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Berlin. Schillertheater. 08-XI-2010. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Entführung aus dem Serail KV. 384. Mise en scène : Michael Thalheimer ; Décors : Olaf Altmann ; Costumes : Katrin Lea Tag ; Lumières : Olaf Freese. Sven Lehmann, Bassa Selim ; Christine Schäfer, Konstanze ; Cornelia Götz, Blonde ; Kenneth Tarver, Belmonte ; Kenneth Conners, Pedrillo ; Reinhard Dorn, Osmin. Chœur de l’Opéra National de Berlin ; Staatskapelle Berlin ; direction musicale : Christopher Moulds

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