Voir Lopatkina dans le le Lac des Cygnes

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Baden-Baden. Festspielhaus. 27-XII-2010. Piotr Ilyitch Tchaikovski (1840-1893) : Le Lac des Cygnes, ballet en trois actes. Chorégraphie et mise en scène : Konstantin Sergeyev, d’après Marius Petipa et Lev Ivanov. Costumes : Galina Solovjova. Avec : Ulyana Lopatkina, Odette/Odile ; Danila Korsuntsev, Siegfried ; Konstantin Zverev, Rothbart ; Grigory Popov, le Bouffon ; Yulia Kasenkova, Valerya Martynyuk, Alexander Parish, Pas de Trois ; et le Corps de Ballet du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, direction : Alexei Repnikov.

Un énième rapport du Lac ? Comment témoigner du plus juste intérêt que celui de voir le même ballet avec la même distribution qui s’exerce depuis de si nombreuses années ? On mesure la pieuse rareté de chacune des représentations d’ comme autant de nécessité de se reconstituer suffisamment de vigueur et de force intérieure pour la suivante. Dans une temporalité autre, dans la ville magnifiée et méconnaissable de Baden-Baden, on ne peut être qu’accompagné vers un ailleurs si intime et si douloureux à la fois par une Vestale aussi majestueuse. Le spectacle le plus charmant n’est-il pas situé dans les saluts si généreux, si extatiques, si réfléchis ? A chaque nouvelle vision, elle apporte un élément jusqu’alors soit inexistant, soit enfoui derrière les vices de la creuse répétition ; et, révélée par son introspection, elle fait part d’une expérience nouvelle, couronnée du premier geste de la danse, le regard. Techniquement, elle n’a jamais été aussi éblouissante ; certes, ce ne sera jamais parfait, et l’on trouvera de bien meilleures danseuses bien aisément, ne serait-ce que dans le même temple de Terpsichore (comme Tereshkina, pour ne citer qu’elle). Mais l’invocation religieuse de Lopatkina s’assimile aisément à une procession métaphysique doublée d’une contingence tragique que peu d’actrices honorent. C’est pour cela que chaque art peut s’enorgueillir que l’imperfection même peut s’éclipser pour catalyser la quintessence de l’absolu, où le corps s’oublie : à l’instar de Callas, on peut tout critiquer, mais on ne peut rien contredire, devant l’évidence et la lucidité héritières de l’immatérialité spirituelle. Comment ne pas penser au Titien, à Rembrandt dans leur dernière manière ?

, en dépit du rôle faible dans cette version, est forcément en-deçà, mais a à son crédit le physique le plus adapté aux arachnéennes lignes de sa princesse, offrant par sa stature un contrepoint des plus convenus.

Le Pas de Trois présente un transfuge de Londres, Alexander Parish, dont on comprend les motivations du Mariinsky à l’avoir engagé : à comparer le canon des artistes de la compagnie pétersbourgeoise, on se prend à délirer sur l’improbable possibilité que la direction tient le pari de corps impraticables pour la danse, malléables à l’envi et qui danseraient tout de même ; deux extrêmes réunis dans une équation perverse : comment justifier, ne serait-ce que du point de vue visuel, à défaut du point de vue esthétique, qu’un danseur aux si longs membres, aux cuisses survitaminées puisse décoller du sol avec aisance, ou se déplacer avec naturel ? Ce n’est évidemment pas le danseur qui est en cause, mais la manière dont il a été instruit qui déstabilise des sissonnes poussives et des pirouettes en dépit du sens commun. Tout l’inverse, en somme de , qui réalise la seconde variation, brillante par la vélocité des tours, surprenante par un grand rond de jambe sur pointe, étincelante dans des déboulés qui se nourrissent du centre de gravité plutôt que de partir de la tête.

On en oublierait presque un corps de ballet bien plus en règle que par d’autres fois, illuminé par une lumière blanche, contrastant avec la lumière bleue d’autres actes blancs. Cela donne finalement une réalité concrète, moins fantasmée, plus pragmatique ( les éléments aquatique et aérien suffisant à la suggestion d’un lieu improbable). L’absence de pantomime est difficile à cautionner, et sur trois soirées successives, il est évident que l’on a retenu uniquement dans les révisions soviétiques des ballets classiques la figure impassible du personnage à l’autorité tutélaire qui pointe le doigt en guise d’avertissement. Cela nuit au déroulement dramatique que de ne pas savoir ce qui se trame finalement entre les deux protagonistes, car rien n’étant édicté, il n’y a que l’empathie bien subjective du spectateur qui permette de saisir le dynamisme émotionnel qui les lie.

Enfin, l’orchestre du Mariinski, plus juste dans le ton et l’intonation que celui de l’Opéra de Paris, défend une lecture plus rapide de la partition, notamment dans les danses de caractère, ainsi justifiées par un entrain de joie et de plaisir inégalés.

Crédit photographique : et Danila Lorsuntsev © N. Razina

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