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Carmen au pays de Goya

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Metz. Opéra-Théâtre de Metz-Métropole. 28-I-2011. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret de Ludovic Halevy et Henri Meilhac, d’après la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée. Mise en scène : Carlos Wagner. Décors : Rifail Ajdarpasic. Costumes : Patrick Dutertre. Lumières : Fabrice Kebour. Chorégraphie : Ana Garcia. Avec : Isabelle Druet, Carmen ; Chad Shelton, Don José ; Chang Han Lim, Escamillo ; Claudia Galli, Micaëla ; Pascale Baudin, Frasquita ; Sylvia De La Muela, Mercédès ; Olivier Grand, Le Dancaïre ; Julien Dran, Le Remendado ; Jean-Vincent Blot, Zuniga ; Philippe-Nicolas Martin, Moralès. Chœurs de l’Opéra National de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell). Chœurs de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole (chef de chœur : Jean-Pierre Aniorte). Chœur d’enfants spécialisé du Conservatoire à Rayonnement Régional de Metz Métropole « Gabriel Pierné » (direction : Annick Pignot-Hœrner). Ballet de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, direction : Claude Schnitzler.

Il est toujours difficile de proposer un regard neuf sur un pilier du répertoire lyrique, tout en évitant de s’éloigner excessivement de la tradition ou des attentes et habitudes du public. D’une certaine manière, le metteur en scène aura réussi à tenir cette impossible gageure, même si le résultat auquel il est abouti n’est pas toujours de la plus grande cohérence dramatique.

Le concept annoncé est ainsi de situer l’action de l’opéra en temps de guerre, dans l’Espagne dérangeante et grotesque de Goya, qu’évoquent effectivement certaines scènes censées représenter telle ou telle toile du maître espagnol. C’est ce qu’on verra notamment avec la fusillade de Tres de mayo, suggérée à la fin du deuxième acte. Le parti pris mis en avant par la mise en scène n’empêche pas le spectateur de croiser au passage des figures issues de tableaux de Velasquez (notamment les demoiselles d’honneur et le nain de Las Meninas) ou encore de Picasso, comme le montrent par exemple les arrêts sur image de la scène finale, lesquels évoquent la figure tragique du Minotaure telle qu’elle fut si souvent représentée par le grand peintre. Si la guerre civile semble ainsi devoir faire bon ménage avec la rébellion espagnole de 1808, ou encore avec les pires heures de l’Inquisition, tout cela n’explique pourquoi Escamillo se fait photographier par ses admirateurs et admiratrices avec un appareil numérique, pourquoi Carmen danse un torride corps-à-corps avec une autre cigarière, ou pourquoi Micaëla, occupée à tricoter l’écharpe dans laquelle elle va tenter d’emprisonner Don José, est chargé de remettre à ce dernier le nounours de son enfance… Comme souvent au théâtre, l’excès d’idées va à l’encontre de la clarté, et l’accumulation de gags et de trouvailles finit par noyer le propos dans la facilité et dans l’anecdotique.

Le fil conducteur de la mise en scène tâche néanmoins de mettre l’accent sur la relation complexe, nouée et tendue entre Carmen et José, reléguant au second plan les autres personnages de l’histoire. Escamillo, interprété sans grand éclat par le baryton sud-coréen Chang Han Lim, est ainsi montré comme un fat sans véritable consistance, et la Micaëla dénuée de charme de apparaît comme une manipulatrice fort peu sympathique. Si José manifeste à l’égard de sa promise la plus grande indifférence, comme le montre par exemple sa lecture de la lettre pendant le duo du premier acte, Carmen fait elle aussi preuve de bien peu d’empressement aux troisième et quatrième actes à l’égard de «son nouvel amant».

Tout, finalement, converge vers l’affrontement de la scène finale, où la superposition de l’histoire de José et de celle du Minotaure permet de faire fusionner, non sans quelque bonheur, des sommets dans le tragique et dans le grotesque tout à la fois. La vision pour le moins dérangeante de José en garçon-boucher, revêtant la tête du Minotaure avant d’accomplir l’acte fatal, restera sans doute gravée dans plus d’une mémoire…

Avec et , on aura trouvé deux interprètes complètement investis, vocalement et scéniquement, dans leur rôle. Si la belle voix de mezzo de Druet est encore un peu verte pour Carmen, la jeune cantatrice possède toutes les qualités physiques et vocales pour devenir un jour une très grande Carmen, une fois qu’elle aura davantage mûri le rôle. En attendant, son jeu énigmatique et son chant raffiné auront pleinement servi le parti pris d’une mise en scène complexe, essentiellement centrée autour de son personnage. n’a sans doute pas le physique idéal pour incarner le beau brigadier, mais sa voix chaude et puissante, qu’il sait alléger quand la partition le requiert, en fait un bouleversant Don José, torturé à l’extrême. Son air, ou sa confession, du deuxième acte aura été un des moments de grâce de la soirée.

On saluera pour l’ensemble l’excellente qualité des rôles dits «secondaires», avec une mention toute particulière pour le Remendado de et le Dancaïre d’Oliver Grand, tous deux parfaitement à l’aise dans leur rôle de contrebandier mafieux. Si les chœurs conjugués de Metz et de Nancy ont fait grande impression, pour ne rien dire de la qualité du chœur d’enfants du Conservatoire «Gabriel Pierné», l’, parfois décalé par rapport en plateau en dépit de la baguette experte de , n’a pas toujours été aussi convaincant.

Une soirée finalement mitigée, qui aura révélé dans un joyeux fourre-tout aux idées parfois séduisantes, deux interprètes d’exception sur lesquels il faudra sans doute compter dans les années à venir.

Crédit photographique © Philippe Gisselbrecht – Metz Métropole

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Metz. Opéra-Théâtre de Metz-Métropole. 28-I-2011. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret de Ludovic Halevy et Henri Meilhac, d’après la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée. Mise en scène : Carlos Wagner. Décors : Rifail Ajdarpasic. Costumes : Patrick Dutertre. Lumières : Fabrice Kebour. Chorégraphie : Ana Garcia. Avec : Isabelle Druet, Carmen ; Chad Shelton, Don José ; Chang Han Lim, Escamillo ; Claudia Galli, Micaëla ; Pascale Baudin, Frasquita ; Sylvia De La Muela, Mercédès ; Olivier Grand, Le Dancaïre ; Julien Dran, Le Remendado ; Jean-Vincent Blot, Zuniga ; Philippe-Nicolas Martin, Moralès. Chœurs de l’Opéra National de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell). Chœurs de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole (chef de chœur : Jean-Pierre Aniorte). Chœur d’enfants spécialisé du Conservatoire à Rayonnement Régional de Metz Métropole « Gabriel Pierné » (direction : Annick Pignot-Hœrner). Ballet de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, direction : Claude Schnitzler.

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