La Scène, Musique symphonique

Schoenberg d’adieux pour Marc Albrecht

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Paris. Salle Pleyel. 25-VI-2011. Arnold Schoenberg (1874-1951): Gurre-Lieder, cantate pour solistes, choeurs et orchestre. Ricarda Merbeth, soprano, Tove; Lance Ryan, ténor,Waldemar; Anna Larsson, mezzo-soprano, La Colombe des bois; Barbara Sukowa, La Narratrice; Albert Dohmen, baryton, le Paysan Bauer; Arnold Bezuyen, ténor, le Bouffon Klaus. Czech Philharmonic Choir Brno; direction : Petr Fiala; Orchestre Philharmonique de Strasbourg; direction Marc Albrecht.

Excepté le sublime Lied der Waltaube (Chant du Ramier) dont donne en 1922 une version pour voix et dix-sept instruments, on a rarement l’occasion d’entendre les Gurre-Lieder; et pour cause! Cette vaste cantate (près de deux heures de musique) inspirée par les vers de l’écrivain danois , que Schoenberg conçoit dès 1900, convoque un orchestre monumental – les bois par cinq voire par huit! – un triple chœur d’hommes, un chœur mixte et six solistes dont le rôle écrasant de Waldemar souvent défié par la puissance de la masse orchestrale: un gigantisme que même Mahler dans sa symphonie « des Mille » n’atteindra pas!

Si l’œuvre est quasiment achevée en 1902, Schoenberg diffère l’orchestration de la troisième et dernière partie qu’il n’achève qu’en 1911 dans une toute autre manière; la pâte orchestrale romantique favorisant les doublures instrumentales dans les deux premières parties laisse la place à une orchestration plus légère et ciselée où le timbre soliste participe de la dramaturgie sonore. L’œuvre triomphe à sa création en 1913 mais cet accueil contrarie Schoenberg, l’homme de tous les scandales: cette reconnaissance en effet sous-entendait pour lui le rejet de tout ce qu’il avait composé depuis.

La légende médiévale du château de Gurre dont s’empare Jacobsen est fondée sur un fait historique: elle raconte l’amour secret du roi du Danemark Waldemar IV pour la jeune Tovelille – petite Colombe (Alternance des deux personnages chantant leur amour dans l’ambiance nocturne et lunaire de la première partie); par jalousie, la reine Helwig fait tuer la petite Colombe dont la mort est contée dans le Chant du Ramier (Lied der Waltaube), longue Ballade strophique reliée par des intermèdes instrumentaux; la deuxième partie, très courte, faisant réagir Waldemar devant Dieu – « Seigneur je suis aussi un chef » – fait aussi basculer l’action dans le fantastique avec La chasse sauvage de la troisième partie incluant l’intervention du Paysan et celle du Bouffon Klaus, caricature de Waldemar ; c’est le sortilège de minuit où les héros morts s’arment pour venir hanter le château de Gurre. Schoenberg a alors l’idée d’introduire le Sprechgesang (compromis entre la note chantée et la syllabe parlée) qu’il adoptera dans le Pierrot Lunaire l’année suivante. L’effet est saisissant qui pointe ici l’évolution des dix années couvrant l’écriture des Gurre-Lieder.

Côté plateau, la soprano allemande qui remplaçait Christiane Iven dans le rôle de Tove et le ténor canadien (Waldemar) tiennent le devant de la scène durant la première partie sous la conduite ferme et investie de . assume plutôt vaillamment sa partie même si l’extrême tension requise dans la ligne mélodique, aux intonations parfois peu assurées, nous prive d’une sensualité du timbre attendue dans de tels Lieder d’amour. ne démérite pas aux côtés de son partenaire, offrant une voix chaleureuse et bien projetée au service de la mélodie infinie. Si les interventions du Paysan et du Bouffon Klaus ( et Arnold Bezuhen) manquent un rien d’éclat et de mordant dans cette chasse nocturne, celle d’ – La voix du Ramier toujours très attendue en fin de première partie – nous saisit par la profondeur et le grain sombre de son chant.

On s’explique assez mal, au vu de l’équilibre maintenu à bout de bras par entre orchestre, voix et choeurs – réactif Czech Philharmonic Choir Brno –, l’irruption tapageuse de – la diseuse – dont la voix amplifiée et fort mal conduite dans le « mélodrame » neutralise totalement l’écriture orchestrale: une « dissonance » un peu regrettable dans cet ensemble où l’ plus qu’au complet et en grande forme mettait tout à l’œuvre pour faire rougeoyer les feux d’un romantisme finissant.

C’était également la dernière prestation parisienne de Marc Albrecht avec l’orchestre dont il est le directeur musical jusqu’à la fin de cette saison. Le chef allemand aura brillamment resserré les boulons d’un orchestre alors à la dérive. Une nouvelle page, risquée, s’ouvre pour le vénérable orchestre alsacien, sous la baguette de l’inconnu dont on espère que l’étrange discrétion pour un chef déjà quinquagénaire, sera gage de qualité et d’inspiration.

Crédit photographique : Marc Albrecht/Marco Borgreve

 

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Paris. Salle Pleyel. 25-VI-2011. Arnold Schoenberg (1874-1951): Gurre-Lieder, cantate pour solistes, choeurs et orchestre. Ricarda Merbeth, soprano, Tove; Lance Ryan, ténor,Waldemar; Anna Larsson, mezzo-soprano, La Colombe des bois; Barbara Sukowa, La Narratrice; Albert Dohmen, baryton, le Paysan Bauer; Arnold Bezuyen, ténor, le Bouffon Klaus. Czech Philharmonic Choir Brno; direction : Petr Fiala; Orchestre Philharmonique de Strasbourg; direction Marc Albrecht.

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