Von Otter et Terezín, concert émotion au Luxembourg

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Luxembourg. Salle de Musique de Chambre de la Philharmonie. 4-X-2011. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sicilienne de la sonate pour violon et piano en ut mineur BWV 1017 ; Karel Berman (1919-1995) : Réminiscences 1938–1944, Suite pour piano (extraits) ; Robert Dauber (1922-1945) : Sérénade pour violon et piano ; Pavel Haas (1899-1944) : Suite pour piano op. 13 (extrait) (rest. Bernard Kaff), Sieben Lieder im Volkston op. 18 (extraits) ; Erwin Schulhoff (1894-1942): Sonate pour violon et piano N° 2 (extraits), Drei Stimmungsbilder op. 12 (extraits), Sonate pour violon seul (extraits) ; Karel Švenk (1917-1945) : « Vsechno jdo! » (arr. Moshe Zorman) ; Carlo Sigmund Taube (1897-1944) : « Ein jüdisches Kind » ; Viktor Ullmann (1898-1944) : « Beryozkele » op. 53 n°1, Liederbuch des Hafis op. 30 (extraits) ; Ilse Weber (1903-1944) : « Ich wandre durch Theresienstadt », « Und der Regen rinnt », « Wiegala » ; arrangement «Terezín-Lied» d’après l’air « Komm mit nach Varasdin » extrait de l’opérette Gräfin Mariza d’Emmerich Kálmán (1882-1953). Avec : Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano ; Bengt Forsberg, piano ; Daniel Hope, violon ; Bo Nordenfelt, contrebasse et guitare.

Theresienstadt, la voix de la conscience et de la dignité.
« Theresienstadt » – ou « Terezín » en thèque –, c’est initialement cette ville-forteresse construite par Joseph II à la fin du XVIIIe siècle afin de se protéger des ambitions territoriales de la Prusse. Et c’est là aussi que plus d’un siècle et demi plus tard, en 1941, le pouvoir nazi récemment installé à Prague décida d’envoyer, dans cet endroit vidé de ses habitants, les quelque 118 000 Juifs tchèques que les démocraties occidentales étaient de plus en plus réticentes à accueillir sur leur territoire. C’est là, dans cette antichambre des camps de concentration de la plus sinistre mémoire – Auschwitz, Treblinka…–, que transitèrent plus de 140 000 personnes dont les deux tiers périrent sur place, non pas pour y avoir été exécutées mais en raison des terribles conditions de vie imposées par les suppôts de la barbarie.

Le programme du concert offert par et ses acolytes est un hommage à la créativité et à la force de vie de ces populations, pour qui la musique et la pratique intense de la musique, paradoxalement encouragées par le pouvoir en place, était devenues plus qu’un passetemps ou une passion, une véritable lutte contre l’injustice, la répression et la mort. Admirablement construit, ce programme à la fois émouvant, divertissant et artistiquement ambitieux fait alterner de simples chansons populaires (émouvantes mélodies de , qui fit le choix de mourir avec les jeunes enfants dont elle avait la charge…), des musiques légères dites de divertissement – lesquelles flirtent volontiers avec l’opérette à succès ou même avec le cabaret – et des musiques plus savantes, que l’on découvre ici avec stupéfaction : les compositions d’Erwin Schulhof, Victor Ullmann et de , tous trois décédés en 1944, notamment. La sicilienne de la sonate pour violon et piano en ut mineur de Bach, donnée vers la fin du programme directement à la suite de deux mouvements de la sonate pour violon de Schulhof, résonne comme un vibrant message d’espoir.

, dont la versatilité stylistique n’est plus à prouver, est assurément l’interprète idéale pour un tel programme. Aux qualités de chanteuse et de diseuse qu’on lui connaissait déjà – quelle artiste de cabaret elle ferait ! –, elle ajoute encore un sens de la communication – et de la pédagogie ! – qui lui a peut-être parfois fait défaut, ce qui pour ses détracteurs lui aura valu le surnom peu enviable de : « the Icy Queen ». On chercherait en vain une cantatrice de cette renommée internationale capable de susciter, en toute fin de programme, quinze secondes de silence et de recueillement absolus, aussitôt suivis d’une « standing ovation » spontanée. Du grand art !

Mais le talent de Von Otter consiste aussi à s’entourer de partenaires d’exception. On pourra ainsi citer , aussi bon guitariste que contrebassiste. Le pianiste , quant à lui, est tout sauf un simple accompagnateur, tant il dégage d’autorité dans son jeu et dans son interprétation. Le violoniste – soliste de feu le Beaux-Arts trio… –, s’il sait briller dans les pièces les plus virtuoses, n’en est pas moins talentueux dans les morceaux les plus simples d’inspiration plutôt populaire. En somme, l’essence du violon !

Le public du festival de Luxembourg a fait un triomphe à ce programme inattendu, servi par des interprètes au talent et au charisme extraordinaires qui ont su faire partager le temps d’une soirée un des rares rayons de lumière d’une des périodes les plus noires de l’histoire de l’humanité.

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