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A Genève James Bond s’invite chez Mozart

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 16-XI-2011. Wolfgang Amadeus Mozart (1858-1791) : Die Entführung aus dem Serail, Singspiel en 3 actes sur un livret de Gottlieb Stephanie d’après la pièce de Christoph Friederich Bretzner. Mise en scène et chorégraphie : Mira Bartow. Décors : Gunnar Ekman. Costumes : Kajsa Larsson. Chorégraphie Viet Vo Dao : Maître Pralong. Lumières : Kristin Bredal. Avec : Peter Niklaus Kante, Pacha Selim ; Rachele Gilmore, Blondchen ; Laura Claycomb, Konstanze ; Daniel Behle, Belmonte ; Norbert Ernst, Pedrillo ; Peter Rose, Osmin. Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Ching-Lien Wu), Orchestre de la Suisse Romande, direction : Jonathan Darlington

serailgeneveAlors que retentissent les premiers accords de l’ouverture, un parachutiste descend lentement des cintres. Atterrissant sur le mur d’enceinte du palais du pacha Selim, après s’être débarrassé de son parachute, l’homme sort un filin de son sac à dos. Accroché à cette corde, il descend le long de ce mur, fixe une bombe près de la porte du harem, en enclenche la minuterie, avant de remonter sur le faîte du mur en s’aidant de son câble. Il quitte alors sa combinaison de parachutiste pour apparaître bientôt en smoking à veste blanche. James Bond est arrivé !

Tournant le dos à la turquerie traditionnelle de l’œuvre, la metteure en scène Mira Bartow transpose ce monde de harem médiéval dans celui d’un probable Doctor No hollywoodien. Si ce parti pris porte délibérément l’œuvre mozartienne sur les chemins d’une comédie réussie sur un plan scénique, elle ne peut cependant faire l’unanimité sur celui de sa compliance avec la musique. En effet, si les gags, les gadgets, les situations s’avèrent divertissants et souvent comiques, l’approche musicale de et des solistes reste concentrée vers une romance amoureuse empreinte de beaucoup de sensibilité. Un parti pris poétique contrastant avec l’image machiste d’un James Bond comme imaginé dans la mise en scène de Mira Bartow. Hormis cette réserve, le spectacle reste des plus plaisant. Dans le harem aux allures modernes du pacha Selim, rien ne manque à l’expression de la luxure. Fitness, piscine (d’où émerge l’aileron inquiétant d’un requin), jardin d’ifs sculptés, aquarium, sans compter le stylé personnel de service toujours prompt à verser du champagne à gogo.

Si Mira Bartow dirige bien ses principaux protagonistes, (la scène de Konstanze se saoulant de désespoir et d’ennui est totalement désopilante), si ses personnages sont bien définis, on regrettera les stéréotypes qu’elle attache aux figurants. Les chorégraphies d’ensemble n’apportent rien à la cause, laissant au spectateur des relents de déjà-vu sans intérêt. Tout comme les chorégraphies d’arts martiaux orchestrées par les Viet Vo Dao. Sans doute le spectacle aurait-il été plus vivant si la metteure en scène suédoise s’était attachée à diriger les figurants et le chœur avec plus de naturel dans l’action. En effet, lorsque les protagonistes quittent la scène, la dynamique du spectacle tend à retomber, créant de petits instants de gêne, voir d’ennui.

Musicalement, la distribution s’avère d’une très belle homogénéité. Enfin, le Grand Théâtre de Genève réunit une distribution de grande qualité. A commencer par le ténor (Belmonte), certainement le plus beau chanteur mozartien actuel. Jamais dans l’effet, sa ligne de chant reste d’une pureté exemplaire. Se confinant dans la simplicité vocale la plus absolue, il est dans la perfection du chant mozartien. Depuis le Don Ottavio d’Eric Tappy en 1981, jamais la scène du Grand Théâtre n’avait retenti de pareille perfection dans l’idiome du chant mozartien.

serailgeneve2A ses côtés, la soprano (Konstanze) régale la salle de la douceur prenante de sa voix. A ravir, elle incarne la candeur donnant à sa voix ce qu’il faut de retenue, de délicatesse, d’affabilité pour qu’en émerge la jeune femme amoureuse. Magnifiquement investie, elle joue de sa fragilité pour offrir un personnage entièrement dévoué à son amour sans l’ambiguïté souvent exprimée des regrets que Konstanze a de quitter le luxe de la cour du pacha Selim. Seul léger bémol à la prestation de la soprano américaine, son manque de volume vocal dans ses dialogues parlés.

initialement prévue pour le rôle de Blondchen ayant déclaré forfait, elle devait être remplacée par la jeune soprano roumaine qui, souffrante (?), laisse la place à la soprano Joanna Mongiardo qui assurera les dernières représentations alors que la soprano américaine (Blondchen) essuie les plâtres de cette première. Pétillante à souhaits, elle s’amuse visiblement beaucoup dans cet emploi qu’elle domine avec une belle facilité. Même si les vocalises de son air d’entrée sont apparues quelque peu fantaisistes, elle se reprend bientôt pour offrir un personnage à la présence vocale et scénique remarquables.

De son côté, la basse (Osmin) illumine la scène avec ses indéniables dons comiques. Sans jamais tomber dans la vulgarité facilement accolée à ce personnage, ses interventions restent empreintes d’un sens aigu du théâtre. Vocalement, il se joue des notes les plus graves avec une étonnante aisance sans pour autant qu’il n’offre pas des aigus claironnants démontrant l’étendue de son registre.

Autre excellent comédien, le ténor Norbert Ernst (Pedrillo) charme par son aisance scénique, son jeu théâtral bouffe tout en proposant une palette vocale variée, dont la non moindre qualité reste l’impeccable diction tant parlée que chantée.

Dans la fosse, l’ réduit à l’expression orchestrale chambriste manque parfois de brillant, voir d’allant. La faute peut-être au chef qui, comme nous le relevions en début de ce compte-rendu critique a voulu favoriser la romance amoureuse de cet opéra à la turquerie comique à grosses ficelles souvent montrée.

Crédit photographique : (Belmonte) ; (Blondchen), (Konstanze) © GTG/Vincent Lepresle

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