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Corboz, Tourniaire, du fondateur à l’héritier

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Lausanne. Salle Paderewski / Casino de Montbenon. 25-XI-2011. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : motet Jauchzet dem Herrn, alle Welt, BWV Ahnang 160 ; Frank Martin (1890-1974) : cantate Et la vie l’emporta ; Julien-François Zbinden (né en 1917) : cantate Il Paradiso, opus 107 [commande de l’Association des Amis de la Musique ; création mondiale], sur des textes empruntés à La Commedia de Dante Alighieri ; Benoît Corboz (né en 1962) : Tableaux de la Révélation. Avec : Valérie Bonnard, alto ; Fabrice Hayoz, baryton, Ensemble vocal et instrumental de Lausanne, direction : Guillaume Tourniaire [Bach et Martin] et Michel Corboz [Zbinden et Corboz]

Il y a un demi-siècle, , alors âgé de 27 ans, fondait l’. Il était déjà nourri d’une pratique experte : à sa formation d’instituteur (à ce moment, elle était riche en pratique musicale), il avait ajouté une charge de maître de chapelle depuis l’âge de 19 ans et la direction de deux ensembles choraux. Poursuivant l’activité chorale de son oncle André, il était donc prêt pour être un « maître-chanteur ». N’avoue-t-il pas : « Si j’ai aussi appris la direction d’orchestre, notamment auprès de Paul van Kampen, je n’ai jamais été attiré par des œuvres avec orchestre seul. Je me sens bien quand il y a un chœur ; je fais mieux chanter l’orchestre lorsqu’il y a un chœur devant moi. »

En ce tournant de 1960, le chant choral était une des activités qui, à l’échelle européenne, favorisaient la réconciliation franco-allemande. Au moment où, dans de nombreuses villes, fleurissaient les Offices franco-allemands de la jeunesse, le mouvement À Cœur joie, tant en France qu’au-delà de l’hexagone, agissait en missionnaire laïc, multipliait les formations de chefs de chœur (avec des figures telles Philippe Caillard ou Stéphane Caillat) et ces rassemblements choraux (celui de Vaison-la-Romaine ne fut que l’un d’eux) qui militaient pour la pax europeana. À sa façon et né dans un pays qui professe la neutralité, porta, vigoureusement, cette parole et cette spiritualité laïque.

En terme de pratique artistique, Michel Corboz se distingua, d’emblée, par son énergie, son instinct musical et son charisme. Et, sous l’angle stylistique, il appartient à une génération où cohabitèrent – et s’ignorèrent – la première génération des musiciens soucieux de pratiques historiquement fondées (notamment, Harnoncourt et Leonhardt, dont l’écho, hors de leur pays respectif fut initialement modeste) et un néo-classicisme interprétatif, dont les orchestres I Musici ou Les Solistes de Zagreb, les instrumentistes Marie-Claire Alain ou les chefs Claudio Scimone, Karl Münchinger et Michel Corboz furent les héros. Sans oublier des éditeurs phonographiques audacieux, tels Michel Garcin et sa firme Erato, qui, à ces deux démarches interprétatives, apportèrent une diffusion remarquable. Au regard du professionnalisme, on signalera le statut, singulier, de l’, non permanent : un noyau de musiciens professionnels est, selon les productions, renforcé par des chanteurs amateurs de haut niveau. Par cette organisation, se manifeste le ciment que Michel Corboz a voulu créer entre toutes les composantes humaines – amateurs et professionnels, experts ou non – d’une société moderne.

En un demi-siècle, l’Ensemble vocal de Lausanne a conquis les cinq continents. Et, Michel Corboz, soucieux que son « enfant terrible – pas si terrible cependant – que je chéris » lui survive, a choisi son successeur : , momentanément désigné comme chef invité principal. S’il étudia avec Michel Corboz, ce Provençal de 48 ans, a, depuis lors, accompli son propre chemin. Excellent pianiste, il est chef de théâtre (assistant à La Fenice, invité au Grand Théâtre de Genève et à l’Opéra national de Paris puis directeur musical de l’Opéra d’État de Prague) et chef symphonique (signalons deux remarquables disques, publiés par le label Melba et qui sont des premières mondiales : des musiques de ballet de Saint-Saëns ; et des poèmes pour voix et orchestre de Louis Vierne, que complète la très symboliste version du Poème de l’amour et de la mer de Chausson). Au premier semestre 2012, les Franciliens pourront découvrir ce très talentueux chef, à l’occasion des deux productions que l’Atelier lyrique de l’Opéra national de Paris lui a confiées.

En ce vendredi 25 novembre 2011, jour historique où le flambeau se transmet, et Michel Corboz ont programmé un concert qui témoigne de leur haute exigence : pour le premier, un rare motet bichoral de Bach et une cantate de (en fait, la dernière œuvre que, au bord de la mort, en 1974, il composa à la demande et à l’intention de Michel Corboz) ; et pour le second, une nouvelle œuvre de et la reprise d’un émouvant portrait-hommage que, en 1996, un fils (Benoît Corboz) rendait à son père. Assurément, il eût été plus confortable de donner certaines de ces grandes œuvres de Monteverdi, de Bach ou de Schubert qui ont fait la réputation de l’Ensemble vocal de Lausanne.

Loin d’être nostalgique et cérémoniel ou de marquer la fin d’une période, ce concert a frappé par le fait que, en toute simplicité, il portait le témoignage d’un groupe vocal que le public écoutait à un moment, parmi d’autres, sa vie artistique. Certes une émotion spécifique fut palpable mais le plus étonnant fut la patte singulière propre à chacun des deux chefs. À partir d’un groupe vocal dont la relation qu’il porte au texte tient du lied polyphonique, Michel Corboz raconte et brosse un récit épique auquel il est impossible de résister, là où Guillaume Tourniaire mue le discours musical en une organisation structurée du temps musical et en une rhétorique consciente et riche de nombreuses subjectivités.

Dans le motet bichoral Jauchzet dem Herrn, alle Welt, BWV Ahnang 160, l’Ensemble vocal de Lausanne a offert de très lisibles plans sonores. Puis, il a rehaussé, d’une fine palette de couleurs et d’intentions, l’ultime et mélancolique cantate de . Pour créer cet éloge que le vénérable (94 ans) rend à La Commedia de Dante Alighieri, il a alterné, avec maestria, unissons et hétérophonies. Enfin, dans ces Tableaux de la Révélation où, jazzman reconnu, Benoît Corboz prend en charge l’idiome choral sculpté par son père, l’Ensemble vocal de Lausanne a déployé une grande variété de styles, d’Honegger aux oratorios latino-américans.

L’Ensemble vocal de Lausanne connaît, actuellement, le destin des groupes artistiques où le fondateur cède les guides à un successeur qu’il a élu et passe d’une enfance institutionnelle (l’ensemble est le fruit d’un homme providentiel, auquel il doit tout) à un âge adulte (désormais responsable et autonome, il existe dans le temps et connaîtra plusieurs directeurs successifs).

Aucun doute, le devenir artistique de l’Ensemble vocal de Lausanne est rayonnant !

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Lausanne. Salle Paderewski / Casino de Montbenon. 25-XI-2011. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : motet Jauchzet dem Herrn, alle Welt, BWV Ahnang 160 ; Frank Martin (1890-1974) : cantate Et la vie l’emporta ; Julien-François Zbinden (né en 1917) : cantate Il Paradiso, opus 107 [commande de l’Association des Amis de la Musique ; création mondiale], sur des textes empruntés à La Commedia de Dante Alighieri ; Benoît Corboz (né en 1962) : Tableaux de la Révélation. Avec : Valérie Bonnard, alto ; Fabrice Hayoz, baryton, Ensemble vocal et instrumental de Lausanne, direction : Guillaume Tourniaire [Bach et Martin] et Michel Corboz [Zbinden et Corboz]

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