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Metz : Françoise de Rimini, dernier opéra d’Ambroise Thomas

La Scène, Opéra, Opéras

Metz. Opéra-Théâtre de Metz-Métropole. 22-XI-2011. Ambroise Thomas (1811-1896) : Françoise de Rimini, opéra en quatre actes avec prologue et épilogue, sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré inspiré du Chant V de L’Enfer, première partie de La Divine Comédie de Dante. Mise en scène et scénographie : Vincent Tordjman. Lumières : Hugo Oudin. Costumes : Christel Birot. Chorégraphie : Lucas Manganelli. Avec : Catherine Hunold, Francesca ; Delphine Haidan, Ascanio ; Sylvie Bichebois, Virgile ; Gilles Ragon, Paolo ; Olivier Grand, Malatesta ; Jérôme Varnier, Guido ; Carlos Aguirre, Dante ; Czeslawa Kiciak, Béatrix ; Jean-Sébastien Frantz, un officier. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell). Chœurs de l’Opéra-Théâtre de Metz-Métropole (chef de chœur : Jean-Pierre Aniorte). Ballet de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole. Orchestre national de Lorraine, direction : Jacques Mercier.

La troisième biennale consacrée à aura donné au public messin l’occasion de découvrir Françoise de Rimini, ouvrage qui était resté absent des scènes lyriques depuis sa création malheureuse à l’Opéra de Paris en avril 1882. Personne ne tentera sans doute de soutenir que cet ouvrage est un chef d’œuvre injustement tombé dans l’oubli, même si la partition ne manque pas de nombreuses pages d’une indéniable beauté. Comme de nombreux ouvrages de la même époque, l’opéra, à l’esthétique musicale assez mal définie, tient encore largement du grand opéra à la française – finales des actes 1 et 3, notamment – tout en affichant une écriture vocale résolument marquée du sceau de l’italianité ; c’est en tout cas ce que montrent de nombreux airs à l’écriture vocale sobre ou virtuose, comme exemple l’arioso de Malatesta au début du troisième acte, ou encore, plus enflammé, l’air de Francesca sur lequel se clôt le deuxième. À tout cela se rajoute l’ombre presque inévitable, à cette époque particulièrement tourmentée de l’histoire de l’opéra français, de Wagner, laquelle plane sur de nombreux passages de l’œuvre ; le grand duo du quatrième acte, par exemple, évoquerait presque, de par sa structure mais aussi de par sa fonction dramatique, celui de Tristan et Isolde.

En somme, l’œuvre oscille entre un traditionalisme finalement d’assez bon aloi – bonne intégration dramatique des ballets, par exemple –, et une modernité parfois presque déroutante dans ses audaces harmoniques. À ce titre, les discordances du prologue des Enfers, et notamment les dissonances du duo des âmes de Paolo et Francesca, pourraient peut-être expliquer l’accueil plutôt mitigé qui fut réservé à l’ouvrage lors de sa création parisienne.

Personne ne pourra non plus reprocher aux librettistes Barbier et Carré de manquer de métier, mais si le livret, d’une assez belle poéticité, n’hésite pas à citer et à adapter Dante, il souffre également d’une action éminemment statique à laquelle il paraît bien difficile de donner vie et corps. La structure de l’ouvrage, construit sur un flashback destiné à raconter à Dante l’origine du tourment des deux âmes damnées, alourdit considérablement l’intrigue, de même qu’elle rend problématique, voire incohérente, l’apothéose finale des deux amants coupables.

La mise en scène de Vincent Tordjman joue à fond la carte du statisme de l’œuvre, auquel le jeune scénographe ne cherche visiblement pas à remédier. Les mouvements et les déplacements, ceux des solistes mais aussi, et surtout, ceux du chœur, restent donc minimaux et réduits à l’essentiel, le spectacle reposant en large partie sur un décor délibérément encombrant, voire oppressant, métaphore sans doute du poids et du fardeau de la vie. Car l’histoire narrée, ou plutôt jouée, devant Dante n’est finalement que le prolongement de l’enfer dans lequel s’est égaré Dante « au milieu du chemin de [sa] vie », enfer que le poète voit, à l’instar du public, comme un nouveau spectacle dans le spectacle. Les spirales sur lesquelles évoluent les personnages du drame – les multiples cercles de l’enfer ? – semblent évoquer la fatalité qui va s’abattre sur eux tous. Dans ce contexte, les beaux et intelligents éclairages d’Hugo Oudin, la subtile chorégraphie de Lucas Manganelli ainsi que les costumes à la fois moyenâgeux et intemporels de Christel Birot apportent quelque étincelle de vie à cet enfer que nous connaissons tous. Curieusement, ce travail cohérent et abouti aura été violement conspué le soir de la première par une poignée de spectateurs manifestement indignés…

Sur le plan musical, la distribution est très largement dominée par l’extraordinaire , véritable soprano dramatique à la voix souple et homogène, et à la diction châtiée. Il reste encore à cette belle artiste à mieux maîtriser quelques aigus, parfois tirés et difficiles, si elle souhaite mener à bien la belle carrière à laquelle elle semble destinée. , au mezzo clair et argenté, lui est à peine inférieure en Ascanio, malgré quelques attaques malencontreuses à plusieurs moments de la soirée. Remplaçant au pied levé une collègue souffrante, Sylvie Bichebois fait montre d’une belle musicalité en Virgile, tout en se débattant vaillamment avec une tessiture de toute évidence trop grave pour elle.

Chez les messieurs, ce sont la basse Jérôme Varnier et le baryton Carlos Aguirre qui offrent la meilleure prestation dans les rôles assez peu développés de Guido et de Dante. Annoncé souffrant le soir où nous l’avons entendu, Olivier Grand, effectivement en difficulté à certains moments de la partition, a davantage cherché à soigner la musicalité de son chant qu’à flatter la puissance de son instrument. Plus problématique est le cas de , haute-contre tardivement promue Heldentenor, et dont le chant subtil et raffiné, hérité des années où il était au service de la musique baroque, ne convient pas à l’esthétique vocale et musicale de cet ouvrage. Sa manière de sculpter un instrument encore vaillant mais au bord de l’usure, ainsi que sa diction à la limite de la préciosité, ferait presque penser à Nicolaï Gedda dans les dernières années de sa carrière.

Renforcé par leurs collègues de l’Opéra national de Lorraine, les choristes messins ont rendu justice à une partition qui les sollicite beaucoup. De même, aura obtenu de belles couleurs de la part de son orchestre, et personne ne pourra dire qu’ n’a pas été bien traité l’année du bicentenaire de sa naissance. Il reste à regretter que cette découverte ait si peu motivé le public messin, qui a manifestement décidé de bouder l’ouvrage, tout en espérant que cet audacieux projet ne reste pas entièrement sans lendemains.

Crédit photographique : Philippe Gisselbrecht-Metz Métropole

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