tous les dossiers(1)

A Turin, le triomphe de Marcelo Álvarez

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 15-I-2012. Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, opéra en trois actes sur un livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica. Mise en scène : Jean-Louis Grinda. Décors : Isabelle Partiot-Peri. Costumes : Christian Gasc. Lumières : Roberto Venturi. Avec Svetla Vassileva, Floria Tosca ; Marcelo Álvarez, Mario Cavaradossi ; Lado Atanelli, Scarpia ; Francesco Palmieri, Cesare Angelotti ; Matteo Peirone, Il sagrestano ; Luca Casalin, Spoletta ; Federico Longhi, Sciarrone ; Marco Sportelli, Il carciere ; Esther Zaglia, le pâtre. Chœur du Teatro Regio (direction : Claudio Fenoglio), Orchestre du Teatro Regio, direction : Gianandrea Noseda

En mars 2005, la légendaire soprano Renata Scotto déplorait dans nos colonnes que l’opéra italien souffrait de ce que les chefs d’orchestre dépiautaient les partitions des compositeurs aux fins d’un respect total de l’œuvre. « On ne joue plus la musique des opéras pour en exprimer l’émotion », poursuivait-elle. « Pour que l’opéra italien retrouve sa vérité, il faut qu’il redevienne italien. Avec ses excès. Alors il déclenchera l’enthousiasme. Et de l’enthousiasme des foules renaîtront les chanteurs ». Et sinon l’émotion, telle que la décrit Renata Scotto, qu’est-ce qui fait qu’à peine a-t-il chanté trois notes, un chanteur vous fait monter les larmes aux yeux ?

Avec Marcelo Álvarez (Mario Cavaradossi), nous ne sommes pas loin de retrouver cet âge d’or des grands chanteurs des années soixante. Du moins avec ce qu’il démontre sur la scène du Teatro Regio de Turin avec la douce et subtile complicité de cet autre grand musicien de l’opéra qu’est . Bien sûr, son « Recondita armonia » est chanté sur un tempo d’une inhabituelle lenteur, mais le triomphe qu’il récolte à l’issue de son air prouve que le public reste toujours prêt à « démarrer au quart de tour » dès qu’on touche à l’émotion. Avec une projection des syllabes qui souligne l’intention du mot, avec des pianissimos de rêve, des mezza-voce impénétrables, s’empare de l’intention profonde du compositeur et du librettiste. Avec ce bagage émotionnel, tout l’opéra est acquis au ténor argentin, même lorsqu’il dévoile de timides hésitations dans les aigus de son « E lucevan le stelle ». Un air que avait préparé pour le ténor en tirant de son orchestre des couleurs extraordinaires dès l’ouverture du troisième acte. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Hurlant son émotion, il ira même jusqu’à réclamer un bis, comme au temps des del Monaco, di Stefano et autre Franco Corelli. Qu’importe presque dès lors qu’à ses côtés, l’émotion « à-l’italienne » ne soit pas complètement partagée. On n’a d’oreilles et d’yeux que pour ce monstre d’émotions.

Non pas que le plateau du Regio ne soit pas homogène, mais l’engagement des autres protagonistes n’est pas aussi porteur de l’intensité dégagée par . A commencer par la soprano (Tosca). Chacun a dans l’oreille l’une des centaines interprètes du rôle de l’actrice. Maria Callas en avait fait son plus beau rôle en donnant à son personnage l’image dramatique de l’actrice plus que celle de la chanteuse. Si veut jouer Tosca, elle la surjoue. Parfois jusqu’à l’hystérie. Et vocalement, si charmante Rusalka en 2007, elle a perdu le brillant de ses aigus. Aujourd’hui, elle les crie. Reconnaissons-lui cependant un très beau « Vissi d’arte, vissi d’amore » qu’elle interprète sans forcer son instrument, lui donnant toute la finesse qu’elle porte en elle.

De son côté, si le baryton (Scarpia) convainc vocalement, il l’est un peu moins théâtralement. Dans le rôle de Scarpia, il avait fait une formidable impression au Grand Théâtre de Genève en 2001. Il était terrifiant. Ici, la voix reste toujours aussi belle et bien conduite, mais son personnage manque d’intensité. Alors qu’on l’attend amoureux fou abusant de son pouvoir aux fins de conquérir Tosca, on le retrouve très seigneurial et presque distant.

Et ce n’est pas la faute du metteur en scène qui, dans sa mise en scène, quoique traditionnelle, dirige ses acteurs avec à-propos. Avec un grand souci du détail qui fait de son travail du vrai théâtre. Ainsi ce Scarpia statufié, le bras immobilisé près de son visage, après que Tosca lui a refusé sa main alors qu’il tentait un baise-main. On se souviendra aussi longtemps du tableau impressionnant du Te Deum avec le chœur (magnifique) s’emparant de l’entier de l’ouverture de scène du Teatro Regio.

A noter encore la prestation tout en humour débridé de Matteo Peirone (Il sagrestano) qui déjà nous avait enchanté cet été dans la Tosca à Verbier. Le geste juste, parfaitement théâtral, il donne immédiatement de l’esprit à cet opéra. Les autres rôles secondaires sont aussi remarquablement bien tenus. Avec une mention toute particulière pour la prestation de la soprano Esther Zaglia (le pâtre). Elle s’acquitte crânement de sa petite apparition, cette courte scène dont l’expression vocale de la partition de Puccini reste si difficile à rendre vocalement crédible.

Le décor (Isabelle Partiot-Peri) est simple, efficace et souvent très beau sous les éclairages (Roberto Venturi). Deux demi-lunes tournant sur elles-mêmes serviront tour atour d’enceinte pour la chapelle des Attavanti au premier acte, de prison et du Castello Sant’Angelo au dernier acte. Au second acte, un somptueux plan de Rome faisant dos au bureau de marbre de Scarpia, qui bientôt sera recouvert d’une fresque du Giotto, imageant les appartements privés du tyran complète ces superbes décors.

Dans ce spectacle très réussi, les costumes (Christian Gasc) sont eux aussi très beaux. En particulier, la magnifique robe rouge de Tosca ainsi que sa cape rouge aux motifs orangés. Cape sur laquelle s’écroulera Scarpia assassiné et que, dans une scène réaliste, Tosca tentera vainement de reprendre après son crime.

L’enthousiasme du public, les nombreux rappels aux artistes, est largement mérité et les honneurs s’adressent majoritairement à la direction d’orchestre du chef italien Gianandrea Noseda. Toutefois, si l’excellence et l’opportunisme de la mise en scène et la remarquable homogénéité de la distribution ont été les éléments de potentialisation de cette production turinoise, le chef italien est apparu moins souvent inspiré que lors de sa Tosca de Verbier.

Crédit photographique : Marcelo Álvarez (Cavaradossi) ; (Tosca), (Scarpia) © Ramella&Giannese/Fondazione Teatro Regio di Torino.

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.