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Songe surréaliste à Genève

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Genève. Grand Théâtre. 24-II-2012. Bohuslav Martinů (1890-1959) : Juliette ou la Clé des Songes, opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après la pièce de théâtre de Georges Neveux. Mise en scène : Richard Jones. Décors et costumes : Antony McDonald. Lumières : Matthew Richardson. Reprise de la mise en scène et chorégraphie : Philippe Giraudeau. Avec Nataliya Kovalova, Juliette ; Steve Davislim, Michel ; Emilio Pons, Le Commissaire, Le Facteur ; Marc Scoffoni, L’Homme au casque, Le Marchand de souvenirs, Le Bagnard ; Richard Wiegold, L’Homme à la fenêtre, Le Petit vieux, Le Mendiant ; Léa Pasquel, Le Petit Arabe, le 1er Monsieur, Le Chasseur ; Khachik Matevosyan, Le Vieil Arabe, Le Vieux Matelot ; Jeanette Fischer, La Marchande d’oiseaux, La Vieille Dame, La Chiromancienne ; Doris Lamprecht, La Marchande de poissons, La Petite Vieille ; René Schirmer, Le Père la Jeunesse ; Sophie Gordeladze, Le 2e Monsieur ; Mi-Young Kim, Le 3e Monsieur ; Fabrice Farina, Le Jeune Matelot, L’Employé ; Jean Lottaz, Le Gardien de nuit ; Iana Iliev, Victoria Martynenko, Cristina Presutti, Dominique Cherpillod, Vanessa Beck Hurst, Mariana Vassileva, Les six femmes. Choeur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Jiří Bĕlohlávek.

Rarement monté sur les scènes lyriques, Juliette ou la clé des songes de pose son rêve éveillé sur le plateau du Grand Théâtre de Genève. Si le compositeur tchèque ne jouit pas de la popularité de ses compatriotes Dvořák, Janáček et Smetana, sa musique reste parmi les plus intéressantes du répertoire de la première moitié du XXe siècle. A l’image de celle qu’il propose dans cet opéra, ode poétique à l’amour et au rêve.

Né dans les années trente du siècle dernier, la pièce de Georges Neveux d’où est tirée le livret de l’opéra de Martinů s’inscrit dans l’esprit novateur qui pousse les artistes en général et les écrivains en particulier à user de langages aptes à effacer le souvenir des terribles années de la crise économique de 1929. C’est l’émergence des œuvres majeures de Jean Cocteau (La Voix humaine, Les Enfants terribles, Opium, etc.) et des écrivains Guillaume Apollinaire, André Breton et autres Robert Desnos, Jacques Prévert ou Raymond Queneau. Tous plus ou moins attaché au mouvement Dada puis à la naissance du Surréalisme.

Ainsi Georges Neveux n’échappe pas à cette écriture débridée, voire infantile qui fait le fondement parfois déroutant du livret de Juliette ou la clé des songes. Quand, au second acte, on entend le dialogue de Michel et Juliette se questionnant sur le comment on dit « Je vous aime » et qu’ils se répondent qu’on dit « Bonjour ! », on se dit qu’on est tombé dans un discours de cour d’école enfantine. Si on n’est pas dans le délire de l’écriture, on est dans le subconscient de l’écriture automatique. Passés les premiers instants d’étonnement, on reste enchanté par l’adéquation de la musique et du texte. Un climat qui nous plonge bientôt dans la rêverie. La musique de , habilement associée à la délicatesse de la mise en scène de magnifiquement rehaussée par les éclairages de (repris superbement par Marc Anrochte) fait de cette soirée un bijou lyrique.

Axe central de l’illustration scénique, un gigantesque accordéon, présenté sous différents angles, souligne l’aspect volontairement populaire de cette œuvre. Un instrument dont le décorateur en fait un prétexte quand le joueur d’accordéon, brisant l’amnésie générale, affirme que « Nous n’avons pas tout oublié, pas tout perdu. Il y a des souvenirs dans mon accordéon et quand je le presse, je les vois qui sortent ». Même si ces paroles ne font, semble-t-il, pas partie du livret, qu’importe puisque nous sommes dans un monde onirique, dans lequel les personnages ont des visages mais plus de mémoire. Elle s’évanouit aux questionnements du rêveur. Ainsi se déroule cette intrigue étrange qui voit le rêve du héros Michel sans cesse contrarié dans sa quête du réel.

 

La mise en scène de est admirablement reprise par le chorégraphe qui, tout en se tenant aux lignes directrices de la mise en scène originale (le Grand Théâtre de Genève reprend le spectacle de l’Opéra Garnier de 2002), dirige les acteurs du plateau genevois avec beaucoup de sensibilité. Soignant le plus petit geste, la plus petite intention scénique, on se souviendra de la beauté chorégraphique et de la poésie avec laquelle le Jeune Matelot (Fabrice Farina) ramasse le châle abandonné par Juliette.

Après un premier acte quelque peu flottant dans un climat incertain, comme si l’intrigue avait de la peine à se préciser, le second acte se révèle un enchantement de tous les instants. Avec cet accordéon ouvert dans lequel s’animent les personnages, une forêt d’arbres bleutés sur un fond étoilé ouvrent aux deux amants un espace enchanteur à leur rencontre. Des scènes d’une poésie intense comme il est rare d’en voir à l’opéra. Bien évidemment, cet environnement agrémenté par le lyrisme soudain retrouvé de la musique de Martinů, s’avère des plus propices à une expressivité artistique jubilatoire. Les deux protagonistes s’en donnent à cœur joie dans leurs scènes amoureuses poussant la crédibilité de leur passion mutuelle au paroxysme. Un très grand moment d’art lyrique.

Si le dernier acte semble émotionnellement moins réussi, l’enchantement du second continue d’opérer sa magie sur le public (dont certains incompréhensiblement quitté la salle au second entracte !) pour saluer finalement avec enthousiasme une œuvre inconnue de la majeure partie d’entre eux.

Du côté des chanteurs, la soprano ukrainienne (Juliette) en impose par une présence scénique et une parfaite maîtrise de la diction française. La voix franche, bien conduite, elle est une Juliette de rêve. Le ténor australien (Michel) convainc moins même si sa prestation (le rôle est écrasant) reste plus qu’honorable. Ne dominant pas la langue française avec autant de brio que sa compagne de scène, il ne lui manque que quelques couleurs vocales pour nous emmener complètement dans sa chimère amoureuse.

La pléthore de seconds rôles rendrait fastidieuse l’énumération des mérites de chacun. Relevons cependant que le niveau des chanteurs s’avère exceptionnel tant au point du vue théâtral que vocal. Notons toutefois les prestations remarquables d’ dans les pas d’un Commissaire administratif bien croqué, le très enjôleur Marchand de souvenirs de Marco Scoffoni et la toujours excellente comédienne et chanteuse Jeanette Fischer dans l’exubérante Cartomancienne.

Les échos de fond de scène du Chœur du Grand Théâtre de Genève démontrent encore leur musicalité à toute épreuve alors que dans la fosse, le chef d’orchestre , maître à penser de cette musique, portait la verve d’un dans l’excellence totale.

Les absents ont toujours tort. Ceux qui ont et vont déserter cette production, l’une des meilleures que le Grand Théâtre de Genève a offert depuis le début de cette saison, le regretteront longtemps.

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Genève. Grand Théâtre. 24-II-2012. Bohuslav Martinů (1890-1959) : Juliette ou la Clé des Songes, opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après la pièce de théâtre de Georges Neveux. Mise en scène : Richard Jones. Décors et costumes : Antony McDonald. Lumières : Matthew Richardson. Reprise de la mise en scène et chorégraphie : Philippe Giraudeau. Avec Nataliya Kovalova, Juliette ; Steve Davislim, Michel ; Emilio Pons, Le Commissaire, Le Facteur ; Marc Scoffoni, L’Homme au casque, Le Marchand de souvenirs, Le Bagnard ; Richard Wiegold, L’Homme à la fenêtre, Le Petit vieux, Le Mendiant ; Léa Pasquel, Le Petit Arabe, le 1er Monsieur, Le Chasseur ; Khachik Matevosyan, Le Vieil Arabe, Le Vieux Matelot ; Jeanette Fischer, La Marchande d’oiseaux, La Vieille Dame, La Chiromancienne ; Doris Lamprecht, La Marchande de poissons, La Petite Vieille ; René Schirmer, Le Père la Jeunesse ; Sophie Gordeladze, Le 2e Monsieur ; Mi-Young Kim, Le 3e Monsieur ; Fabrice Farina, Le Jeune Matelot, L’Employé ; Jean Lottaz, Le Gardien de nuit ; Iana Iliev, Victoria Martynenko, Cristina Presutti, Dominique Cherpillod, Vanessa Beck Hurst, Mariana Vassileva, Les six femmes. Choeur du Grand Théâtre de Genève (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Jiří Bĕlohlávek.

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