Fausse jardinière et vraie pépinière à Aix

Festivals, La Scène, Opéra

Aix-en-Provence. Grand Saint-Jean. 13-VII-2012. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Finta Giardiniera, opéra en trois actes sur un livret de Giuseppe Petrosellini. Mise en scène et costumes : Vincent Boussard ; décors : Vincent Lemaire ; lumières : Guido Levi. Avec : Layla Claire, Sandrina ; Sabine Devieilhe, Serpetta ; Ana Maria Labin, Arminda ; Julie Robert-Gendre, Don Ramiro ; Julian Prégardien, Il contino Belfiore ; John Chest, Nardo ; Colin Balzer, Il Podestà. Le Cercle de l’Harmonie ; direction : Andreas Spering

La Finta Giardiniera, simple produit de série dans la production massive et pas toujours très différenciée de l’opera buffa de la fin du XVIIIe siècle ou partie intégrante des grands chefs-d’œuvre mozartiens, à l’égal d’un Idoménée qu’on a après tout aussi longtemps pris pour le cahier d’exercices d’un jeune homme doué ? L’enregistrement réalisé il y a près de 20 ans par Nikolaus Harnoncourt avait été pour beaucoup une révélation ; ceux qu’il n’avait pas convaincu pouvaient lire dans le programme bien des arguments pertinents aussi bien de la part du chef que du metteur en scène , dont l’analyse dramaturgique est particulièrement révélatrice des structures relationnelles de l’œuvre.

Hélas, de tout ceci, la scène du Grand Saint-Jean ne laisse ni voir ni entendre autant qu’on l’espérait. C’est d’abord une simple question d’acoustique. Le plein air, pourquoi pas ? On est prêt à accepter les cigales, le mistral, les avions, mais à une condition : que la configuration des lieux soit telle que le son soit renvoyé de façon naturelle vers les spectateurs. Or a tenu à ce que la scène soit orientée en direction du parc du Grand Saint-Jean, de manière à ce que la première partie du spectacle coïncide avec la tombée de la nuit : c’est joli, sans doute, mais ni l’orchestre, ni les voix ne résistent à cet aspirateur à sonorités qu’est le parc, puisqu’aucun fond de scène ne les retient.

Mais si on ne voit rien des brillantes analyses dramaturgiques de Vincent Boussard, c’est bien qu’il est incapable de les traduire de façon sensible pour les spectateurs. La tombée de la nuit est très jolie, le plancher de scène en miroir aussi, mais ni l’une ni l’autre ne servent le propos au-delà du décoratif. La direction d’acteurs comporte quelques bonnes idées, par exemple celle d’un Contino jouant au monument de lui-même, mais elles ne semblent pas entrer dans un dessein global, et le spectacle finit par ressembler à ce à quoi un spectacle destiné à mettre en valeur de jeunes chanteurs a moins que tout autre le droit de ressembler : à un spectacle d’école. On comprend volontiers que le Festival d’Aix-en-Provence souhaite plaire aussi à la partie la plus traditionnelle de son public, mais même dans cette perspective il eût été possible de faire vivre ce juvénile chef-d’œuvre avec bien plus d’humour, bien plus d’attention aux différents moments de la partition, bien plus d’imagination. Vincent Boussard signe ici lui-même les costumes du spectacle : on a souvent pu se moquer des costumes purement décoratifs qu’il a parfois commandé à Christian Lacroix, mais les siens, sans plus de vertu théâtrale, n’éblouissent pas plus qu’ils n’enrichissent la lecture de l’œuvre.

Reste donc à tenter d’arracher à la masse sombre du parc les voix des chanteurs et l’orchestre – d’arracher, aussi, à des ciseaux trop zélés et malhabiles ce qu’on a bien voulu nous présenter de la partition. Il est bien difficile de parler de l’orchestre, qui sonne sans couleurs, sans beaucoup de variété – mais on l’entendait bien mieux en pique-niquant dans le parc, tandis qu’il répétait une dernière fois avant la représentation. La distribution, elle, est homogène sinon vraiment brillante : un travail théâtral aussi peu approfondi que celui de Boussard n’aide il est vrai pas à trouver des profondeurs inconnues dans les personnages. La distribution est aisément dominée par , parfaite soubrette entre amour sincère et Schadenfreude ; sa diction acérée l’aide il est vrai bien à se faire comprendre. Les deux nobles dames n’ont pas le même avantage : comme , peu différenciées vocalement comme scéniquement, chantent avec compétence, mais sans grande personnalité, tandis que , dont le personnage est particulièrement sacrifié par la mise en scène, n’a pas la virtuosité percutante qu’on attend du seul personnage presque entièrement tragique de l’opéra. Les deux ténors, eux aussi, n’ont pas été assez dirigés pour pouvoir différencier très efficacement leurs personnage : on y entend du très beau chant mozartien, mais trop peu incarné ; on leur préfèrera , dans un rôle également peu mis en valeur. Il est à espérer que, l’expérience croissante et une meilleure acoustique aidant, ce spectacle parvienne à se bonifier lors des représentations prévues au cours de la saison par les institutions coproductrices.

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