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René Leibowitz, l’assassin assassiné ?

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Jean-Luc Caron, musicologue spécialisé dans l’étude et la diffusion de la musique nord-européenne, entraîne depuis quelques années les lecteurs de Resmusica dans une ballade étonnante en pays scandinaves. Pour accéder au dossier complet : Brèves scandinaves

 

« Sibelius, le plus mauvais compositeur du monde »

« Sibelius l’éternel vieillard »

(1913-1972) aurait eu 100 ans cette année. Et si tout ce qui restait de ce chef d’orchestre, compositeur, théoricien et pédagogue français d’origine polonaise (il aura comme élèves Pierre Boulez, Hans Werner Henze ou, plus inattendu, Allan Pettersson) était ces deux phrases assassines – la première étant le titre d’un pamphlet de six pages édité en Belgique en 1955 – qui comptent parmi les fameuses dans l’histoire de la musique ?

Qu’elles relèvent de la provocation ou de la mauvaise foi, elles sont d’une injustice caricaturale de la part d’un musicien et intellectuel ayant fréquenté et admiré de grandes figures comme Arnold Schoenberg, Anton Webern et Alban Berg. Certes, Leibowitz adhéra sans réserve aux théories et à la modernité véhiculées par les éléments de la Seconde Ecole de Vienne et s’inscrivit lui-même en tant que créateur engagé dans la sphère sérielle et dodécaphonique.

Mais à cette époque, nous sommes dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, le Finlandais (1865-1957) a achevé sa carrière créatrice depuis plus de deux décennies et vit dans sa retraite solitaire de sa propriété de Järvenpää, non loin d’Helsinki. Sa musique, adulée, appréciée ou rejetée a fait le tour du monde et depuis fort longtemps appartient en propre au meilleur de la création humaine. En tant qu’individu, il se tient, à distance, au courant de l’activité musicale de son temps mais se dispense en général de commentaires publics à propos des partitions les plus récentes qu’il écoute régulièrement à la radio. Certaines musiques des plus novatrices retiennent parfois son attention voire son approbation. Mais pas d’agressivité gratuite ni de condamnation définitive en public à leur encontre.

Comment et pourquoi Leibowitz, ancien élève de Maurice Ravel en composition et orchestration à Paris au début des années 1930, fasciné par la modernité autrichienne au point de devenir un élève de Webern et de contribuer à la diffusion en France de ces musiques (1947), a-t-il pu se laisser aller à telle virulence ? La rude méfiance déclenchée par l’Ecole de Vienne a-t-elle conduit à cette extrémité ? Est-elle une marque de fabrique ?

Leibowitz, par le biais d’un article du magazine L’Express et d’un  pamphlet à charge  publiés en 1955 à l’occasion du 90e anniversaire du vieux maître, venait inutilement conforter les attaques perfides antérieures du philosophe et musicologue allemand  Theodor Adorno (1903-1969) dans sa Glose sur Sibelius (1938) et sa Philosophie de la nouvelle musique (1949). En réalité Leibowitz, issu d’une famille de juifs polonais installés en France dans les années 20 et qui eut à souffrir de la Seconde Guerre Mondiale, ne faisait que reprendre les théories d’Adorno sur les supposés liens entre Sibelius et le régime nazi. Adorno part du principe de l’éclatement de la tonalité avec Mahler et les premières œuvres de Schoenberg et Webern, preuve que la série de douze sons s’inscrit dans une tradition romantique. Sibelius, fidèle au langage tonal traditionnel, était forcément « l’ennemi ». Leibowitz reprend à son compte la phrase assassine d’Adorno sur l’esthétique de Sibelius : « un ascétisme qui confine à l’impotence, à l’origine de son incapacité […] qui lui empêchait d’écrire un choral ou un simple contrepoint ». Des jugements qui, de notre regard contemporain, son faits à l’emporte-pièce et que n’a pas renié reprendre à son compte, pour d’autres compositeurs, Pierre Boulez, l’élève le plus célèbre de (« Menotti est le Puccini du pauvre », « Le joli navet et la préfecture » [à propos d’André Jolivet], « Chostakovitch est une deuxième ou même troisième pression de Mahler », etc.).

Dans un premier temps, cette charge contre Sibelius arriva dans une France très peu réceptive à l’esthétique du solitaire de Järvenpää et passa relativement inaperçue. Quelques années plus tard, en 1962, Leibowitz dans un entretien tenta de minimiser ses propos assurant qu’il avait souhaité « plaisanter ». Pire, il avoua pratiquement ne pas connaître l’œuvre de Sibelius mis à part semble-t-il la Symphonie n° 5 et le Concerto pour violon et orchestre.

L’Histoire a rendu son verdict, les propos de Leibowitz  répondaient à une mode, correspondaient à l’air du temps et par conséquent ne pouvaient rester. Aujourd’hui si l’œuvre de Sibelius est universellement reconnue, que connait-on de Leibowitz si ce n’est ses phrases assassines ?

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Jean-Luc Caron, musicologue spécialisé dans l’étude et la diffusion de la musique nord-européenne, entraîne depuis quelques années les lecteurs de Resmusica dans une ballade étonnante en pays scandinaves. Pour accéder au dossier complet : Brèves scandinaves

 
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