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Julia Fischer et Vasily Petrenko : phénoménal!

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Paris, salle Pleyel. 14-VI-2013. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Concerto pour violon. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n°4. Julia Fischer, violon. Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Vasily Petrenko

L’affiche réunissant et Vasily Petrenko autour de deux monuments de la musique russe, le Concerto pour violon de Tchaïkovski et la Symphonie n°4 de Chostakovitch était prometteuse, et d’ailleurs Pleyel affichait complet depuis plusieurs semaines. Les attentes étaient justifiées, les deux musiciens ont offert au public et à un survolté, un concert qui restera dans les annales du Philhar’. Ceux qui ont raté l’événement pourront se rattraper, la soirée a été filmée et est consultable gratuitement jusqu’au 14 décembre 2013.

a sa réputation déjà bien établie, et si elle doit se prémunir de quelque chose, c’est de la facilité de son talent. Elle domine la technique avec une telle apparente facilité que la musique s’écoule avec un naturel qui peut manquer d’aspérité. Il lui faut dès lors qu’elle se mesure avec des musiciens capables de la défier et de la pousser dans ses retranchements. Dans son album Decca paru ce printemps, David Zinman était un musicien accompli mais leur trop bonne entente ne faisait pas assez d’étincelles. met la barre interprétative très haut, comme Zinman, mais en donnant à l’orchestre une acuité et une précision percussive qui surprend et fait monter les enjeux. L’orchestre sert d’écrin à la musicienne mais d’une manière qui l’enserre et la contraint. Loin de la mettre en danger, cela donne à la violoniste l’adrénaline dont elle a besoin pour lui faire atteindre son propre sommet. En contrepoint au doublé russe Petrenko/Tchaïkovski, Julia Fischer donne un bis allemand, le troisième mouvement de la Sonate en sol mineur de , pièce virtuose impressionnante, et la Sarabande de Bach pour un atterrissage en douceur.

La Symphonie n°4 de Chostakovitch fait partie des rares symphonies que n’a pas encore enregistré (ou du moins pas encore publié) dans le cadre de son cycle avec l’orchestre de Liverpool chez Naxos (salué par une Clef d’Or ResMusica 2011 pour les Symphonies n° 1 et 3, et une Clef ResMusica pour les Symphonies 2 et 15). Composée en 1936 alors que Staline avait déjà violemment attaqué le compositeur pour formalisme bourgeois, elle compte parmi les plus hautes réussites du compositeur. Elle s’avère une des plus difficiles à interpréter, de par ses vastes dimensions et ses contrastes rythmiques et émotionnels incessants. Trop insolente et hors des nouveaux canons esthétiques en vigueur, Chostakovitch la retirera et sa création n’interviendra qu’en 1961, une fois soldé l’héritage stalinien.

Petrenko, né à Saint-Pétersbourg et maître es-Chostakovitch, donne le ton dès les premières mesures. Durant une heure, l’orchestre d’une précision époustouflante ne déraillera pas, maîtrisant tout le spectre expressif de l’œuvre, des climax spectaculaires et terrifiants aux pages introverties, en passant par les ombres de valses et marches militaires. La battue du chef russe est un étonnant mélange de rythmique impérieuse et de balancement chaloupé (le fugato est exemplaire à cet égard), tantôt souple ou cinglante, elle est une synthèse d’éléments féminins et masculins, d’instinct chamanique venu du fond de l’Asie et de rationalité au scalpel héritée de la direction contemporaine. La réalisation vidéo du concert, trop attachée aux détails de tel ou tel pupitre, ne permet que très partiellement de s’imprégner de l’alchimie de cette gestuelle.

Œuvre épuisante pour les musiciens comme pour le public, la conclusion méditative et ambigüe ne prend sa pleine dimension, à la fois tragique et accomplie, que lorsqu’on arrive au terme de la symphonie avec le sentiment d’avoir tout donné, tout ressenti. Livide, le chef n’éternise pas les applaudissements. Il aura reçu ailleurs des ovations plus longues et certainement des aussi enthousiastes, mais il aura rarement été ainsi au bout de lui-même.

Vasily Petrenko, ardemment soutenu par l’orchestre, a réussi à restituer et à unifier dans une narration logique toutes les oppositions et contradictions de cette œuvre fleuve. Atteindre une telle compréhension de cette symphonie est un défi pour n’importe quel chef et orchestre russes. Le réaliser à 36 ans avec un orchestre non russe dont il est simplement chef invité, c’est phénoménal.

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Paris, salle Pleyel. 14-VI-2013. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Concerto pour violon. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n°4. Julia Fischer, violon. Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Vasily Petrenko

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