Rusalka à Genève, adieu poésie !

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 13-VI-2013. Antonín Dvořák (1841-1904) : Rusalka, conte lyrique en trois actes sur un livret de Jaroslav Kvapil. Mise en scène : Jossi Wieler & Sergio Morabito. Décor : Barbara Ehnes. Costumes : Anja Rabes. Lumières : Olaf Freese. Vidéo : Chris Kondek. Chorégraphie : Altea Garrido. Avec : Ladislav Elgr (Le prince) ; Nadia Krasteva (La princesse étrangère) ; Camilla Nylund (Rusalka) ; Alexey Tikhomirov (L’ondin) ; Birgit Remmert (Ježibaba) ; Hubert Francis (Le garde-chasse) ; Lamia Beuque (Le marmiton) ; Khachik Matevosyan (Le chasseur) ; Elisa Cenni, Stéphanie Lauricella, Cornelia Oncioiu (Trois dryades). Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Dmitri Jurowski.

Après Salzbourg et Londres où cette production avait été reçue avec plus ou moins d’enthousiasme (plutôt moins que plus), Rusalka fait halte au Grand Théâtre de Genève. Certains critiques ayant jugé sulfureuse cette mise en scène, on s’attendait à un véritable scandale dans la cité de Calvin. Or, les amateurs de bronca ont été bien déçus de ne pas pouvoir manifester comme ils l’avaient fait dans les mises en scène d’opéra d’Olivier Py, par exemple. Certes quelques « bouh » ont résonné à l’issue de la représentation mais pas de quoi fouetter un chat. A propos de chat, quel sens peut-on bien donner à cette peluche de chat noir aux yeux lumineux dont Rusalka menace ses sœurs au début de l’opéra, puis à ce personnage vêtu d’une peau de chat toujours noire qui ose des gestes obscènes à l’égard de Rusalka au deuxième acte, puis enfin à ce chat (blanc et bien vivant celui-là) qui se prélasse sous les caresses de Ježibaba au dernier acte ?

Donc rien de scandaleux dans la mise en scène de et . Tout juste un collé de scènes sans parti pris, ni réelle direction narrative. On ne sait pas où se situe l’action, ni comment elle se développe dans le temps. Est-on sous l’eau, sur l’eau ? Devant ce décor (très laid) d’un gigantesque spa de bois avec une scène tournante sans signification particulière, toute la poésie lyrique et tragique de Rusalka disparaît. Tout comme le rêve, le conte, tout cela s’embourbe sous « l’intellectualisme pompeux qui domine la scène théâtrale européenne » comme le remarque très justement notre confrère du Telegraph, Rupert Christiansen, dans sa critique de ce même spectacle. Accompagné de la laideur, de l’inefficacité et de l’incohérence des costumes, ce spectacle sombre dans le quelconque et devient sans intérêt. Rien de choquant, en effet, mais rien d’enthousiasmant non plus. Adieu le rêve esthétique qu’un tel opéra devrait tout naturellement susciter. Une armée « d’artistes », costumiers, metteurs en scène, scénographes, chorégraphes pour nous faire croire à d’éventuels fantasmes inassouvis et déçus d’une amoureuse, ou pour tenter de nous entrainer derrière une démonstration psychanalytique oiseuse de troubles psychologiques attribués au compositeur ou à son librettiste qui auraient écrit une œuvre autre que celle qui est. Quel gâchis !

Ne reste alors que clore les yeux et goûter la beauté pastorale de la musique que Antonin Dvorak a composée pour l’occasion. Le chef moscovite tire d’un visiblement à l’aise des couleurs orchestrales contrastées du plus bel effet. Un tapis musical idéal à l’interprétation magnifique d’une distribution admirablement homogène. Avec (Rusalka) d’abord, qui ravit heureusement l’audience avec la brillance, la luminosité d’une voix envoûtante qui la porte au faîte de son personnage, au-delà d’un jeu de scène modeste. A ses côtés, le ténor (Le prince) s’inscrit comme une révélation de cette soirée. Doté d’une vocalité virile et puissante, sa jeunesse et son engagement font les délices d’un rôle écrasant mené sans ménagement au point d’en subir quelques légers écarts de justesse dans la scène finale. Autre figure marquante de cette distribution, la mezzo-soprano bulgare (La princesse étrangère) offre un personnage éclatant de couleurs vocales. Avec Birgit Remmert (Ježibaba), le rôle de la sorcière demande un chanter-parler dont la mezzo allemande domine parfaitement les difficultés. Très bonne comédienne, elle campe son personnage avec beaucoup d’entregent. Dès lors, était-ce bien nécessaire de l’équiper d’un déambulateur pour la montrer à son désavantage ? Un appareil qu’incompréhensiblement elle abandonne au troisième acte. La basse ukrainienne (L’ondin) doté d’un legato admirable campe le père de Rusalka avec une très grande sensibilité. A souligner, la prestation vocale de (Le marmiton) mezzo-soprano française dont la courte intervention met en valeur une voix possédant à la fois l’étrangeté et la beauté de ses couleurs.

Le public ne s’y est pas trompé en acclamant les solistes et l’orchestre, même si son enthousiasme se refroidit brusquement au salut des metteurs en scène.

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