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Rued Langgaard, un Danois surdoué… blessé en plein envol (I)

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Rued Langgaard regagne depuis quelques décennies un peu de sa notoriété. Marginalisé de son vivant, oublié après sa mort, son catalogue a connu une réjouissante résurgence grâce au salutaire repositionnement de sa production au sein de la musique nordique et européenne. Voici l’histoire d’un compositeur connaissant une destinée artistique surprenante le menant du romantisme d’un Gade et de l’expression wagnérienne aux portes de la modernité qui, par plusieurs aspects géniaux, anticipe l’arrivée de Ligeti et Messiaen. Pour accéder au dossier complet : Rued Langgaard, danois surdoué

 

Rued Langgaard - (c) Bibliothèque royale du Danemark (1893-1952)

Un parcours biographique très contrasté, prometteur puis quelconque

Le 28 juillet 1893, naît à Copenhague, . Le bébé arrive dans un milieu où domine la musique. Le père, Siegfried Langgaard (1852-1914), musicien de la Chambre royale, compose et joue du piano. Une grande partie de ses activités est consacrée à l’enseignement (il professe pendant 33 ans au Conservatoire de Copenhague) et lui-même fut un des élèves de Franz Liszt.

La mère, Emma (née Foss, 1861-1926), est pianiste et donne des cours privés. Le couple n’aura pas d’autre enfant et vivra [jusqu’en 1927] au quatrième étage d’un appartement situé Niels Juelsgade (Copenhague). Le 3 septembre suivant, le bébé est baptisé à l’église Garnison (Garnisonskirke)de la capitale, il se prénomme : Rud Immanuel Langgaard. 1

Dès l’âge de cinq ans sa mère commence à lui enseigner le piano. Plus tard, son père prendra le relais. Ils sont bientôt persuadés d’avoir enfanté un génie. Des professeurs privés sont choisis, on l’isole du monde, on lui évite contraintes et contrariétés, et il ne connaît pas l’existence de la plupart des enfants de son âge. Cette éducation marquera à jamais son caractère : distance d’avec les réalités matérielles et sociales, refus de discipline, fortes impulsions émotives mal maîtrisées.

Pendant une dizaine d’années (1898-1908) les Langgaard passent les vacances d’été en Suède. 2

Conditionné de la sorte, la précocité de l’enfant ne fait aucun doute. Ainsi, à l’âge de six ans joue-t-il sur un orgue d’église, pour la première fois. A sept ans, il est capable de jouer les Davidsbündlertänze de Schumann et les Mazurkas de Chopin. 3

En 1901, à 8 ans, il commence à très bien jouer de l’orgue et à composer de courtes pièces pour piano. Ses talents s’avèrent multiples puisqu’il dessine et réalise des peintures à l’huile alors qu’il n’a pas atteint sa dixième année. 4

Ses progrès sont tels qu’on le confie pendant trois ans environ à l’organiste de la Jesuskirken de Valby, Gustav Helsted, un personnage qui jouit d’une grande notoriété et au violoniste Christian Petersen, ancien membre de l’Orchestre royal de Copenhague. 5

Sa première apparition publique en concert comme organiste et aussi comme improvisateur se place le 19 mars 1905 à Frederikskirken (Marmorkirken/Eglise de marbre) de Copenhague. L’interprète a 11 ans ! Mais déjà, il souhaite avant tout devenir compositeur. Quelques temps plus tard, le 7 juillet, a lieu son premier concert indépendant dans la même église. Il met à son programme une « improvisation libre », une passacaille de Frescobaldi, la Sonate pour orgue n° 3 d’, compositeur et organiste français de haute renommée. Afin de compléter sa formation, il étudie sous l’autorité du grand chef norvégien installé à Copenhague, , qui avait alors comme élève privé promis à une belle carrière.

En janvier 1906 il commence à étudier la théorie musicale à l’Institut de musique de C.F.E. Horneman, avec ce dernier en personne. Mais sa disparition en juin suivant l’amena à poursuivre sa formation avec le compositeur Vilhelm Rosenberg (1862-1944). Le garçonnet de 12 ans reçoit en mai une bourse « Au nom de l’art et de la science » de 200 couronnes pour l’aider à poursuivre ses études. 6

Les espoirs que génère l’adolescent sont immenses et ses précoces talents reconnus, comme le prouvent ses premières publications à 13 ans, à la fin de 1906, chez le grand éditeur danois Wilhelm Hansen Musikforlag. Il s’agit de deux pièces pour piano (Sommerdag /Jour d’été et Sarabande) et de deux chansons ! Il travaille également sur Musae triumphantes pour solistes vocaux, chœur d’hommes et orchestre (1906-1907).

En février 1907, Rued Langgaard va rencontrer Carl Nielsen, alors en pleine confirmation de sa gloire, et recevoir de lui, pour une très brève durée (un mois seulement), un enseignement de contrepoint. Pour quelle raison ? S’il poursuit ses études de théorie avec P.S. Rung-Keller, c’est pour un trimestre environ. Pourquoi ? Il résulte de ce qui précède que c’est son père, l’expérimenté Siegfried Langgaard, qui devient dès lors son unique professeur.

Sa confirmation comme organiste à Garnisons Kirke, est officialisée le 5 avril 1908 un mois après que sa première musique pour chœur et orchestre ait été donnée : Musae Triumphantes. Les réactions très négatives de la critique inaugurent le début de très difficiles et quasi permanentes oppositions.

Quelques mois plus tard, à 15 ans, le 15 novembre, il donne un concert consacré à ses propres compositions devant un public invité à Copenhague. Il travaille alors, entre autres choses, sur sa Symphonie n° 1.

Toujours accompagné de ses parents, il passe ses vacances d’été 1909 en Suède 7 tandis qu’à la fin de cette année la Société de concert danoise propose son œuvre orchestrale Drapa, le 6 décembre.

Quatre jours après cet événement marquant dans la courte existence d’un jeune homme de 16 ans, il se rend à Berlin avec ses parents. 8 Ce séjour est mis à profit pour rencontrer trois chefs d’orchestre de renom : Carl Muck, et Max Fiedler.

Tout en poursuivant son perfectionnement, Langgaard continue de composer et de présenter son travail aux bonnes personnes. Après de nouvelles vacances d’été 1910 en Suède en compagnie de ses parents (même lieu), il présente plusieurs de ses pièces devant une salle d’invités à Stockholm. Berlin fait partie de son programme les 10 et 11 janvier 1911 et lorsque l’été 1911 arrive, c’est toujours chaperonné par ses géniteurs qu’il retourne en Suède, cette fois à Sundhultsbruunn dans la province du Småland (1er juillet – 27 août). Un concert de sa musique est organisé à Garninons Kirke le 10 novembre suivi quelques semaines plus tard d’un nouveau séjour à Berlin. 9

Pour un temps bref il devient organiste-assistant à l’église Frederikskirken (Marmorkirken) de la capitale danoise en 1912, année qui vit la mise en place d’un concert de sa musique à Aarhus (le 21 avril) et de nouvelles vacances en Suède, à Blekinge. L’automne le voit donner un concert de charité à l’église Vor Frue Kirke (Copenhague, le 14 octobre) et plus tard un nouveau séjour à Berlin (février 1912), année où il travaille sur une seconde symphonie.

Le 10 avril 1913, l’Orchestre philharmonique de Berlin placé sous la direction de Max Fiedler, à Berlin même, donne la création de la Symphonie n° 1. Belle réussite pour un tout jeune compositeur de 19 ans.

De la mi-juin jusqu’en août 1913, les Langgaard séjournent une fois encore en Suède (Kyrkhult, Blekinge) en un lieu nommé « Rosengården » (Jardins des roses) qui inspirera à Rued plusieurs compositions. Il prend part, le 10 décembre, à une soirée de lieder en compagnie de Paul Schmedes à Berlin.

L’avenir semble s’annoncer sous les meilleurs auspices pour ce maître précoce aux évidentes potentialités lorsque survient un terrible drame. Son père meurt le 5 janvier 1914 et est enterré le 10 à l’église Frederiksberg. Une bourse lui est attribuée dès février 10 et deux mois plus tard, il fait ses débuts de chef d’orchestre à la Société Musicale de Copenhague en dirigeant Sfinx11.

Les vacances d’été se passent en Suède à Södervik (dans le Vårland) du 16 juin au 20 août.

Quelques semaines plus tard, le 17 novembre, il apprécie la chance d’assister à la première exécution de sa Symphonie n° 2 dans le cadre de la Société de concert danoise. En dépit de cette reconnaissance évidente il ne parvient pas à rester longtemps en place en tant qu’organiste-assistant dans plusieurs églises de Copenhague. Néanmoins il compose régulièrement.

Comme cela est devenu une habitude, il retourne une quinzaine de jours à Tyringe Badesanatorium en Scanie (Suède) du 4 au 22 mars 1915 puis pendant deux mois et demi, en juin-août suivants. Il décroche enfin un poste d’assistant- organiste à Garnisons Kirke jusqu’en 1917. Il reçoit en 1915 une bourse de Compositeur Lindsted d’un montant de 600 couronnes 12.

Il a maintenant 22 ans, nous sommes en 1916, et dirige Sfinx à Stockholm le 13 janvier, participe à un concert de sa musique dans la capitale suédoise le 17 tandis que le 12 avril cette même partition est donnée à Göteborg et passe ses vacances d’été (juillet et août) une fois encore à Tyringe Badesanatorium (Suède). En décembre, le 1er, il se voit attribuer une bourse de voyage, la fameuse bourse Ancker d’un montant de 3000 couronnes. Mais la guerre fait rage en Europe et la concrétisation de son voyage devra attendre cinq années.

Langgaard postule, sans succès, en février 1917, au poste d’organiste de Christiansborg Slotskirke ; nouvelle déception qui se répètera invariablement durant des années. Pendant la période estivale il s’installe en Suède, à Kerteminde, pour pratiquement trois mois (du 7 juin au 28 août). Le 23 novembre, il occupe une « Soirée musicale » basée sur sa musique (piano et musique vocale) au profit de la Société de lecture féminine et dirige un concert orchestral de sa musique au Odd Fellow Palæ, salle du centre de Copenhague, le 12 décembre. La Symphonie n° 4 reçoit son baptême du feu à cette occasion.

L’année suivante, le 8 février 1918, on organise un concert de sa musique à l’église d’Ordrup avec des pièces pour orgue, de la musique vocale et des œuvres de chambre ; le 9 avril, il dirige la création de sa Symphonie n° 3 à la Société de concert danoise. L’été (juin-août) est encore suédois (à Kerteminde) et le dernier jour du mois d’août se déroule l’exécution de la Symphonie n° 4 à la salle de concert des populaires jardins de Tivoli au centre de Copenhague. Quatre concerts de musique de chambre consacrés à sa musique sont donnés à l’Ecole de musique royale danoise aux dates suivantes : 1er décembre 1918, 12 janvier 1919, 9 février 1919 et 23 février 1919.

Même s’il paraît déjà bizarrement isolé dans le cadre de la vie musicale et au plan des contacts humains, il n’empêche qu’il a déjà bénéficié d’un certain nombre d’exécutions publiques que bien des créateurs plus âgés auraient aimé connaître. Il a aussi la satisfaction de faire publier dès 1919 chez Wilhelm Hansen la partition d’une de ses musiques les plus authentiquement géniales : la Musique des Sphères, achevée l’année précédente. Année 1919 qui voit la première exécution d’une nouvelle œuvre orchestrale Sommersagnsdrama (Drame d’une légende d’été) lors du Festival de musique nordique à Copenhague tenu le 16 juin, dont le titre changera ultérieurement pour Saga Blot (Une Chose du passé). On y donne aussi une version raccourcie de la Symphonie n° 5 (version 1). Il part en vacances à Ebbeskov, près de Fakse, durant le mois de juillet et compose très régulièrement.

Un concert de la Gesellschaft der Berliner Secession, à Berlin, programme des chansons et des pièces pour piano le 25 janvier 1920 tandis que sa Symphonie n° 6 est jouée à Tivoli le 26 juin de la même année. Le mois d’août se passe calmement à Farum tandis qu’en octobre il voyage à Hambourg, Bonn, Cologne et Amsterdam. De janvier à mars 1921, Rued a maintenant 27 ans, il réalise le voyage d’étude contrarié par la Grande Guerre et part se perfectionner en Allemagne, en Autriche, en Suisse et en Italie. Il assiste à l’exécution de Sfinx à Karlsruhe (19 janvier) et dirige sa Symphonie n° 4 à Heidelberg (24 janvier). De retour au pays, il assure le 30 avril la création de sa Symfonisk Festspil pour la Société de musique danoise.

Une bourse de 1000 couronnes danoises, attribuée par l’Association des Compositeurs danois (mai 1921), précède ses vacances de juillet-août à Farum et Fredensborg. L’automne venu, le 26 octobre 1921, il se rend à Essen (Allemagne) pour écouter sa Symphonie n° 2 et à Karlsruhe pour la première dans cette ville, le 26 octobre 1921, de la Musique des Sphères (26 octobre) mais il dirige lui-même sa Symphonie n° 4 à Darmstadt le 2 décembre.

La Société de musique danoise permet la création de Serenata lagunosa pour piano [précurseur d’Afgrundsmusik (Musique des Abysses)] le 16 février 1922.

Un événement non musical, une fois n’est pas coutume chez ce musicien de 28 ans totalement plongé dans son art, se manifeste avec la présence nouvelle d’une jeune femme nommée Constance Tetens, qui se rend avec Rued et sa mère, à Niels Juelsgade, le 1er avril 1922. Le 8 avril suivant sa Symfonisk Festspil est jouée à Berlin et le 10 mai un concert orchestral de ses œuvres est donné dans la même ville. On y écoute entre autres, le 10 mai, La Musique des Sphères. Dix jours plus tard (20 mai), il assiste à Vienne à une exécution de Symfonisk Festspil et de la Symphonie n° 2. Les vacances d’été (16 juin – 15 septembre) se passent à Fredensborg, en dehors de quelques jours en août à Arild en Suède. En septembre, l’éditeur allemand Ries & Erler publie la Sonate pour violon et piano n° 2.

Il dirige la première d’une de ses œuvres les plus importantes, la Symphonie n° 6, à Karlsruhe, le 15 janvier 1923. Et, dès le lendemain, il joue son œuvre pour piano Psalmen des Abgrunds (dont la version ultérieure sera Afgrundsmusik ou Musique des Abysses).

Tout ne va pas si mal pour lui puisque dès le mois de mars 1923 le budget national lui octroie une bourse d’Etat annuelle pour le reste de sa vie.

Le début des années 1920 est ponctué de plusieurs exécutions de sa musique à l’étranger. En effet, et souvent sous sa baguette, on exécute les Symphonies n° 2, 4 et 6 à Darmstadt, Essen Stuttgart, Heidelberg, Karlsruhe, Berlin et Vienne ; des partitions de musique de chambre sont données à Karlsruhe, Paris et Prague. Mais ensuite, peut-être contre toute attente si l’on prend en compte son talent manifeste, les espoirs s’évanouissent, c’est-à-dire qu’après 1924 il ne quittera plus le Danemark à des fins musicales. Une succession d’échecs le conduit peu à peu à une marginalisation dont il semble avoir été le principal acteur. Il quitte la sphère d’influence des musiciens dits modernes placés dans le sillage de Carl Nielsen, entre en opposition frontale avec l’intelligentsia et se tourne vers une esthétique postromantique et critique de principe, attaque avec violence et sans discernement le modernisme musical incarné par Nielsen et d’autres (nous sommes autour de l’année 1927).

Le Théâtre royal de Copenhague refuse son opéra Antichrist une première fois le 8 juin 1923 et une seconde, en mai 1925. Les vacances estivales le mènent à Kregme, non loin de Frederiksværk du 5 juillet au 20 septembre. Le 26 septembre suivant il dirige en création danoise la Symphonie n° 6 face au Blüthner Orchestra (Berlin) au Odd Fellow Palæ de Copenhague.

De Paris, il apprend que sa Sonate pour violon et piano n° 2 a été interprétée le 23 novembre lors d’un concert danois officiel tandis que cinq jours plus tard il donne une conférence sur la musique du futur à l’invitation de l’Academicum Catholicum de Copenhague.

Gagnant Stockholm le 20 janvier 1924, il assiste à la première de sa Sinfonia interna (plus tard rebaptisée L’Etoile de l’Est) tandis qu’en avril, le 24, il postule au poste d’organiste à la Vor Frue Kirke de Copenhague et part en vacances à Kregme du 17 juin au 22 septembre. Huit jours après, le 30 septembre, a lieu l’exécution de son Quatuor à cordes n° 3 (décrit comme n° 2).

Il prend la baguette face à l’Orchestre royal le 29 janvier 1925 pour diriger la musique de scène de la pièce de Julius Magnussen « En Digters Drøm » (Le Rêve du poète) lorsqu’elle est donnée pour la première fois au Théâtre royal. Il dirige la plupart des douze exécutions suivantes.

Après ses vacances d’été (mi-juin- 23 août) 1925 à Bagsværd, il lui faut attendre le 1er février 1926 pour qu’il soit accepté comme organiste par intérim à Christiansborg Slotskirke (église du château de Christianborg, Copenhague) mais l’église ferme dès le 31 mai. Il dirige en création sa Symphonie n° 7 le 8 mai lors d’un Concert populaire de ses œuvres au Odd Fellow Palae. Peu d’évènements marquants jusqu’en novembre suivant en dehors de l’exécution de sa Sonate pour piano en Tchécoslovaquie en mars et de vacances d’été à Farum (juin – août) où survient le décès de sa mère Emma, le 21 novembre.

Moins de trois mois après cette disparition que l’on imagine particulièrement douloureuse, Rued Langgaard épouse Constance Tetens à Holmens Kirke, le 16 février 1927.13

Le jour même des noces il se propose sans succès comme organiste à Sct. Pauls Kirke (église saint Paul) d’Århus et peu après dirige la première de son œuvre En Digters Drøms au Théâtre royal le 23 mars 1927 (deux exécutions). Nouvelle démarche infructueuse pour obtenir le poste d’organiste à Thisted le 9 avril.

Le 11 avril, il dirige un concert de ses musiques lors d’un Concert populaire au Odd Fellow Palae où l’on trouve la Symphonie n° 7. 14

Lorsque devient vacant le poste de chef de la Société Musicale de Copenhague en mai 1927 il se joint à la liste de ceux qui souhaitent postuler. Une sorte de riposte se manifeste de sa part par la fondation de la Société de musique classique (que Langgaard appelait également « De Kedeliges Musikforening » ou « L’Ennuyeuse Société de Musique »), dont le but affiché est d’ « exécuter des œuvres de musique de nature classique ou romantique rarement ou jamais jouées au Danemark, dont des œuvres orchestrales nouvelles (inconnues) » et de contrecarrer la progression du jazz dans le pays. Peu de temps après la Société ferme. L’isolement de Langgaard va dès lors s’aggraver durablement.

En juin 1927, il quitte le domicile natal de Niels Juelsgades pour une maison (« Ermo ») 15 puis il passe ses vacances d’été à Liselund, sur l’île de Møen.

Bonne nouvelle enfin avec sa fonction d’organiste à Christiansborg Slotskirke pour le service mensuel, du 11 septembre 1927 à l’été 1929, mais aussi pour quelques autres occasions (dont les services à la Cour et au Parlement jusqu’en 1931 environ).

Le 10 novembre 1927, Langgaard dirige le premier concert organisé dans le cadre de la Société de musique classique fondée par lui six mois auparavant en présentant des partitions de Schumann, Beethoven et lui-même avec le Prélude de l’Antikrist. Le second concert viendra le 7 février 1928 avec, sous sa baguette, des œuvres de Max Bruch, Bruckner et Wagner. Il dirigera encore lors du troisième concert, le 11 avril, des musiques de Wagner, Liszt et Langgaard (Symphonie n° 1). Ce sera le dernier de cette expérience avortée !

Une Bourse Lange-Müller le distingue le 1er décembre 1928 tandis que son actualité entre en sommeil pour plusieurs mois. Après de traditionnelles vacances estivales à Liselund, Møen, en juillet 1929, son Quatuor à cordes n° 5 est créé le 22 octobre 1929. Opiniâtre, il tente d’obtenir un poste de chef d’orchestre à la Société de musique de Copenhague en mars 1930 tandis que le 6 juin la Radio danoise diffuse un portrait de lui dans la série des Compositeurs danois contemporains (musique orchestrale et chansons). En juillet et août, ses vacances se passent à Troense, Tåsinge, tandis que son opéra Antikrist, révisé, est refusé par le Théâtre royal. 16

Après ses vacances d’été 1931 à Thuro, le 28 août il se propose en vain au poste d’organiste à Christiansborg Slotskirke. La multiplication de ses démarches en vue d’obtenir un emploi fixe échouent toutes. 17

Son quotidien répétitif et monotone est simplement bousculé par ses vacances estivales sans relief en 1932 (il va à Bogø et Arild) et 1933 (à Troense et Arild), année où il publie un article sur la musique d’église intitulé « Art et Chant hymnique» dans le journal « Kirken » (L’Eglise). Le 12 décembre, l’Association des Compositeurs danois organise plusieurs soirées en faveur de ces derniers, dont celle-ci dévolue à Langgaard. 18

Traditionnellement, il prend ses vacances d’été entre 1934 et 1940 19 durant lesquelles, on l’imagine, il passe beaucoup de temps dans ses partitions.

Son Quatuor à cordes n° 3 est programmé et joué à Oslo lors du Festival de musique nordique le 27 septembre 1934. Il déménage une nouvelle fois en avril 1935. 20

Son œuvre Minder fra Langelinie (Souvenirs de Langelinie) est jouée lors d’un dîner de gala tenu à l’occasion des noces du prince Frédérik et de la princesse Ingrid, à Christiansborg, le 26 mai 1935.

Le 22 avril 1936, Rued Langgaard face à l’orgue de la cathédrale Vor Frue Kirke (Copenhague) interprète en création Messis 1 (première soirée). Il crée également la deuxième partie intitulée Juan (Messis 2) au même endroit le 15 octobre de la même année, mais n’est pas autorisé à jouer la troisième soirée « Begravet i Helvede » (Enterré en enfer).

Après un nouveau déménagement le 23 avril 1937 21, et pendant les vacances d’été, l’on donne à la Radio d’Etat le 8 juin, la seconde version de sa Symphonie n° 5.

Les Concerts du Jeudi programment Sfinx le 9 février 1939 et la Symphonie n° 4 le 22 février 1940, tandis que la Radio danoise retransmet pour la première fois le 22 mai 1940 des extraits de l’opéra Antikrist. Grandes vacances en juin-juillet 1940 à Syvstjerne, près de Værlse, et dès le 1er août il est accepté comme organiste et cantor à la cathédrale de Ribe, poste qu’il conservera jusqu’à sa mort qui surviendra une douzaine d’années plus tard. Lui-même, et d’autres aussi sans doute, ont dû considérer cette nomination comme la concrétisation géographique d’un exil psychologique et musical patent depuis des décennies.

Un nouveau portrait de Langgaard est diffusé à la Radio dans le cadre de la série des Compositeurs danois contemporains (musique orchestrale et chansons) le 24 avril 1941.

A l’arrivée de chaque été, entre 1941 et 1951 22, comme à son habitude, il part se reposer.

Il faudra attendre le 31 mai 1943 pour que sa Symphonie n° 9 soit retransmise pour la première fois à la Radio danoise. Il fête son 50e anniversaire le 28 juillet. Sfinx apparaît lors d’un Concert du Jeudi le 5 octobre 1944 et ses œuvres chorales Edens Tid et Angelus sont radiodiffusées par la Radio d’Etat danoise le 18 décembre 1945. Comme on l’aura noté, la Radio danoise a participé à la diffusion de la musique de Langgaard au cours des dernières années de son existence. Le 22 juillet 1947, elle donne la Symphonie n° 10 et le 15 septembre suivant elle enregistre et retransmet à la cathédrale de Ribe la première exécution de In tenebras exteriores (Begravet i Helvede /Enterré en enfer) pour orgue.

L’actualité de Langgaard « exilé » à Ribe ne s’étoffe guère ses dernières années. Les Concerts du Jeudi proposent néanmoins la Symphonie n° 6 le 17 mars 1949 tandis que la Radio danoise retransmet de la cathédrale Ribe la création de Høsthimmel i Ribe (Action de grâce sur Ribe) le 7 mai avec le compositeur aux orgues. Œuvre plus tard renommée Ribestemninger (Atmosphères de Ribe).

A Ribe toujours, Langgaard interprète la première soirée de Messis le Vendredi- Saint 7 avril 1950 et à la fin de l’année, le 13 décembre, l’exécution en concert de la Symphonie n° 4 sera retransmise sur toutes les radios scandinaves. Quatre jours plus tard, il accompagne en concert à la cathédrale de Ribe le fameux ténor danois Aksel Schiøtz (17 décembre).

Cette régulière alternance de services religieux en la cathédrale de Ribe, de vacances estivales bien réglées et d’exécutions (insuffisantes) de sa musique en concert ou à la Radio danoise connaît un brutal accroc avec la survenue d’une « attaque » qui le conduit à l’hôpital le 28 janvier 1951. S’il quitte sans tarder l’hôpital il est en congé maladie de son travail à la cathédrale. Le 1er février il fête son 25e anniversaire comme organiste. Il parvient quand même à jouer Messis à l’orgue (première soirée) le vendredi-Saint 23 mars. Trois mois plus tard, le 29 juin, il reçoit le titre de professeur honoris causa de l’Académie Sainte-Cécile de Lausanne (Ecole moderne de musique) en reconnaissance de son travail de compositeur.

Il rejoue sa chère Messis, encore la première soirée, à Ribe le 11 avril 1952, déménage une nouvelle fois 23 et s’assoit devant son clavier d’orgue à la cathédrale de Ribe pour la dernière fois le 1er juin, jour de Pentecôte. Il meurt le 10 juillet suivant dans la nuit, à l’hôpital de Ribe, après une longue période de maladie. Ses funérailles ont lieu le 14 juillet à la cathédrale de Ribe et l’enterrement le 16, au cimetière Holmens de Copenhague. Il avait 58 ans.

 

Qui était vraiment Rued Langgaard ?

Durant sa vie très probablement, mais aussi après 1952, date de son décès, on débattit au Danemark du « Cas Langgaard ». Son destin fut souvent qualifié de tragique dans la mesure où il ne parvint pratiquement jamais à jouir de la place de choix qui à ses yeux lui revenait et la récente réévaluation dont il bénéficie semble se justifier et se confirmer.

Si nous pouvons et devons louer et plébisciter un grand nombre de partitions de ce musicien extrêmement précoce et surdoué, il ne saurait être question d’ignorer ou de minimiser les causes de son rejet de la part de la vie musicale danoise de son temps. Elles tiennent en majeure partie à son caractère et son comportement qui contrarièrent en permanence son rôle potentiel à Copenhague. En peu de mots, on avancera que sa personnalité peu commune se caractérisait par une introversion profonde, une immense susceptibilité et des réactions hautement imprévisibles, une attirance pour la solitude et l’isolement, convaincu de posséder un savoir musical indiscutable et refusant tout compromis. Il paraît bien évident qu’il ne possédait aucun talent pour « se vendre ». L’intransigeance qui en résultait heurtait ses interlocuteurs, et en conséquence, accentuait leur rejet et bientôt leur aversion. Ses positions artistiques tranchées lui fermèrent de nombreuses portes notamment après qu’il se fut attaqué, avec rudesse souvent, aux esthétiques antiromantiques (relatives d’ailleurs) de Carl Nielsen. Mais il semble bien aussi qu’il n’accueillit pas avec grande joie les musiques des autres contemporains pourtant souvent descendants admiratifs du classicisme de l’Age d’or danois ou ayant adopté une écriture regroupée sous le vocable générique de romantisme tardif. Lui, s’en tint aux éléments constitutifs du romantisme et du symbolisme avec des échappées fulgurantes réalisant toute sa grandeur et toute son originalité. Pour le reste, il s’opposa avec fermeté à la nouveauté et aux courants esthétiques surgissant de toutes parts durant l’ensemble de sa période créatrice son entêtement confinant parfois à l’obsession.

Cette raideur psychologique et artistique résulta très probablement aussi de sa précocité, de son environnement très protégé et de sa mise sur un piédestal d’admiration parentale que les autres n’étaient absolument pas prêts à accepter tout de go.

Si ses collègues le savaient excellent compositeur et extraordinaire organiste, nul ne voulait se résoudre à se plier à ses diktats stylistiques et sans doute aussi sociaux et sociétaux. Rejeté très souvent, marginalisé régulièrement, tous les postes officiels lui échappèrent bien qu’il réussit quand même à jouer ou faire jouer un pourcentage honorable de son immense catalogue. Mais tellement moins que ce qu’il avait imaginé, assurément !

Son allure particulière et son originalité accentuèrent les méfiances, son indéniable talent également, et la rumeur insistante le classa comme un artiste peu sociable, peu liant, hermétique à autrui, presqu’exclusivement centré sur lui-même. Tout ce qu’il faut pour se sentir en retour persécuté, éliminé, trahi.

Les évènements décrits dans la section biographique ci-dessus rendent compte de son désespoir d’être fêté et considéré comme un « compositeur culturel ». On constate qu’à partir de cette période (autour de 1927) sa musique n’apparaît plus guère dans les concerts mais uniquement à la Radio d’Etat qui se sentait une certaine obligation de la programmer de temps en temps. Cette évolution l’amena à critiquer une société matérialiste dominée par une objectivité déplorable, sans spiritualité. Lui qui souhaitait ardemment devenir l’organiste saillant du pays échoua également. Considéré comme l’un des meilleurs du Danemark (il en existait aussi d’autres très doués) on ne lui confia aucun poste intéressant avant l’âge de 47 ans, preuve indirecte, mais peu réfutable, de son comportement, source de rejet voire même d’incivilités. Il ne bénéficia d’aucune magnanimité de la part de ses contemporains et pas uniquement pour ses choix musicaux, car le courant romantique et postromantique trouvait largement à s’exprimer au sein de la vie musicale danoise de son temps.

« L’approche de la musique chez Langgaard est anti-académique », résume B.V. Nielsen. Effectivement, il composait sous l’effet de l’inspiration et surtout de l’intuition ce qui le conduisit souvent à minimiser le respect de la forme et à créer des formulations personnelles. Il connut encore des périodes de frénésie créatrice au cours desquelles tout son être était tendu vers l’écriture musicale (notamment pendant la Première Guerre mondiale et après la Seconde). Il composait donc vite, avec précision, jamais ralenti par un quelconque problème technique.

 

Regard complémentaire sur le parcours de Rued Langgaard

= Langgaard, victime d’une éducation monomaniaque

Immergé dans un foyer où la musique (et l’esprit religieux) dominait largement, le jeune Rued (il abandonnera son vrai prénom Rud en 1932) fut vite considéré comme un petit génie et évolua, protégé du monde extérieur au sein d’un puissant cocon familial excessivement admiratif. On le considérait, rien de moins, comme « un don de Dieu au genre humain » !!, Dieu destiné à servir l’art « authentique ». La solitude de l’enfant, le culte dont il fut l’objet, l’absence de sévérité éducative, la non-fréquentation d’un établissement scolaire, la présence de professeurs privés achevèrent de le marginaliser socialement et psychologiquement. Dès l’âge de 11 ans il se produisit en public à l’orgue en présence du célèbre Grieg qui souligna son admiration dans une lettre adressée aux parents du jeune garçon.

= Langgaard, une réinterprétation incontournable du genre symphonique

Puisque la Scandinavie refusait de soutenir son exigeante Symphonie n° 1, c’est à Berlin qu’elle vit le jour. Il n’avait que 17 ans ! Ce fut un succès. De quoi tourner la tête au plus équilibré des artistes. Ainsi se dessina une première et forte manifestation du refus de la société danoise de soutenir le jeune prodige. Un peu plus tôt (mars 1908) son œuvre orchestrale Musae triumphantes avait été bien reçue par le public mais descendue en flèche par la critique officielle.

A Berlin (1908-1913), il découvrit beaucoup de musiques (concerts et partitions), et son intérêt pour la symphonie s’amplifia sensiblement. L’accueil de ses partitions orchestrales au pays ne conduisit pas comme il l’espérait à une percée indiscutable. Il dirigea un temps plusieurs de ses symphonies à Copenhague (on le jugea moyen à la direction) n’éveillant pas l’enthousiasme, tant attendu, de la presse. Néanmoins, son cycle symphonique contient des pages très réussies, certaines d’une grande banalité et enfin d’autres, très étonnantes, voire authentiquement géniales.

= Langgaard, l’utilisation de sonorités nouvelles

Langgaard fit siennes des sonorités venant des bruits de la nature, de l’espace et aussi de machines à bruits. Au milieu de la Première Guerre mondiale, le créateur danois abandonna un certain optimisme dû à sa jeunesse et à ses espoirs de gloire et entra dans une longue phase personnelle et musicale de pessimisme, de déception, de mélancolie. Il en résulta l’utilisation de plus de dissonances et l’expérimentation de nouvelles sonorités.

Cette évolution commence avec la Symphonie n° 4 « Løvfald » en 1916. On en trouve des aspects dans Insektarium, petites pièces aphoristiques pour piano seul, chacune décrivant un insecte et dans le Quatuor à cordes n° 2 (avec son impression futuriste sous forme d’un bruit de locomotive, dans un idiome à la Bartók). Une œuvre particulièrement imaginative et expérimentale, un chef-d’œuvre même, est la Musique des Sphères, créée en Allemagne en 1921 et 1922.

= Langgaard, un artiste solitaire rejeté par la scène musicale danoise

Langgaard pensa pouvoir percer sur la scène musicale danoise par le biais de sa production symphonique. Or, l’on sait que ses projets furent bien souvent contrariés voire tout simplement ignorés. Face à la surdité des décideurs il ne restait guère d’options alternatives que d’organiser soi-même un concert. Ce qu’il fit en 1917 (24 ans) présentant notamment sa récente Symphonie n° 4. Une fois encore le public réagit favorablement tandis que la critique resta sur de profondes réserves. Néanmoins, cela ne suffit pas à apprécier dans son ensemble la production du compositeur qui regretta que sa musique n’apparaisse pas au concert ou subisse des appréciations négatives ? Déjà, et ce pour longtemps, son œuvre ne parvenait pas à bénéficier d’une renommée intéressante, lui-même en tant qu’individu vivait replié et sans doute acariâtre, incapable d’effacer le côté enfant prodige qui avait accompagné ses débuts. Sa timidité, son caractère introverti et entier ne supportant pas la contrariété, son manque d’entregent et sa suffisance achevèrent de l’isoler pour le restant de son existence. On remarquera que très peu de voix s’élevèrent de son vivant pour prendre sa défense. La gloire naissante de Carl Nielsen, compositeur peu apprécié du cercle de Langgaard, croissait tandis que ses détracteurs perdaient du terrain. On connaît la réaction de Langgaard à ce sujet.

= Langgaard, l’irruption inattendue d’un moderniste visionnaire

Le modernisme du compositeur surgit au cours des années 1919-1924 avec des œuvres géniales où se mêlent de violents contrastes, des traits expressionnistes, des influences religieuses, des craintes apocalyptiques et avant tout une explosion créatrice inédite dans toute l’histoire de la musique scandinave.

Certains opus – Symphonie n° 2, Symphonie n° 4, Musique des Sphères –connurent une relative diffusion en Allemagne et en Autriche tandis qu’au Danemark il y eut quelques voix discrètes pour penser et dire que Langgaard mériterait d’être reconnu.

Une de ses réussites absolues fut assurée par l’impressionnante Symphonie n° 6 créée à Karlsruhe en 1923, avec un immense succès et totalement rejetée au Danemark quelques mois plus tard.

Ses visions d’une musique influençant la culture, la société et la vie de chacun tombèrent à l’eau en dépit de ses espoirs d’un autre monde, ce qu’il qualifia de : « La musique de toutes choses ».

= Langgaard, acteur du renouveau néoromantique

Cette phase débuta au cours de l’hiver 1924-1925, marquée par l’abandon définitif du progressisme musical que l’on vient d’évoquer. Les traits post-romantiques singuliers qu’il avait si bien développés font place à un rejet brutal de tout modernisme musical pour se réfugier au sein d’une musique romantique idyllique telle qu’elle avait été composée bien avant sa naissance. S’il put un temps concevoir que la musique véhiculait à sa manière les problèmes existentiels de l’homme, c’en fut fini comme le prouva le côté plus impersonnel de son art, marqué à présent par un classicisme pur, simple où règnent en maître le sens d’une certaine beauté et la nostalgie des valeurs du passé.

Si d’autres que lui ont appelé de leurs vœux une certaine objectivité, un retour apaisé au passé, lassés peut-être de ce que proposaient Stravinsky, Schoenberg, Bartók et Carl Nielsen avec le néoclassique, le dodécaphonisme ou la « nouvelle objectivité », Langgard pensait en réactionnaire et en nostalgique d’un passé personnel et artistique totalement révolu.

= Langgaard, manifestations de la déraison et du sentiment d’échec

Sa haine affichée pour Nielsen et sa musique, sa colère envers l’établissement musical de son pays, s’inscrivirent dans son opposition frontale à ce que l’on pourrait qualifier de « l’air du temps ». Son absence marquée de la vie musicale danoise exacerba ses velléités négatives et constitua sans aucun doute une progression, douloureuse autant que regrettable, de son existence solitaire et belliqueuse. En 1927, il constitua brièvement une ironique Société de musique de l’Ennui visant l’état culturel de son temps. Il écrivit aussi des articles et autres courriers dans les journaux où il livrait ses croyances musicales marquées par sa religiosité mais peu furent édités. Il s’attaqua aussi à Thomas Laub, le grand réformateur de la musique d’église. Pendant ce temps, ses diverses démarches pour obtenir un poste d’organiste échouèrent et sa marginalisation persista et s’amplifia. Notons qu’il n’était pas motivé par des considérations financières. Il remplissait d’innombrables notes où il déversait ses griefs, idées et attaques tous azimuts. Ses plaintes, sa présentation de martyr, de persécuté, d’incompris ne firent qu’accentuer la situation (seule la Radio danoise ne l’oublia pas complètement). Durant ces années fort difficiles, on a parlé de « décennie tragique », il composa un de ses chefs-d’œuvre, Messis pour orgue.

= Langgaard, organiste à Ribe

Enfin, à l’âge de 47 ans (1940) et après une cinquantaine de demandes inabouties, il obtint le poste d’organiste et de maître de chapelle à la cathédrale de Ribe, une ville de province située dans le Jutland, peu après l’invasion et l’occupation du pays par les troupes d’Hitler. La distance entre Ribe et Copenhague a confirmé pour beaucoup que cette nomination s’apparentait à une sorte de bannissement ; toutefois, pour l’intéressé, il en résulta un effet bénéfique, notamment sur son état mental très préoccupant lors des dix années écoulées. Sa créativité s’en trouva stimulée avec en particulier la composition d’une Symphonie n° 9 « De la ville de la reine Dagmar » (1942).

Sur le plan artistique, il avait bien conscience de son éloignement du centre de la vie culturelle danoise, Copenhague, et avec l’aide précieuse de sa femme (elle prenait en charge toutes les responsabilités matérielles du foyer), il réalisa des copies au propre de plusieurs de ses partitions. Malheureusement, avec son nouvel environnement provincial il ne correspondit jamais à la mentalité des habitants qui finalement le trouvaient à tout le moins « curieux ». On rapporte les moqueries des enfants, les disputes avec le clergé local, avec les membres de la paroisse, avec ses autres collègues organistes. Il pouvait se caractériser par des réactions faites de provocation, de mauvais caractère, d’insouciance déplacée…

= Langgaard, un artiste parfois bizarre voire absurde

Etrange parcours que le sien, parcours en rien figé et souvent imprévisible. En témoignent des partitions inspirées comme cette Symphonie n° 10 de 1944 puis inexplicablement des musiques comme les Symphonies n° 11 et 12 et la Fri Klaversonate emplies de bizarreries autobiographiques, de traits absurdes, de pastiches d’un style romantique désuet, d’ un symbolisme très singulier ; le tout reposant sur le rejet de sa situation de créateur. Etonnante aussi la Symphonie n° 11 à la fois très courte et exigeant quatre tubas supplémentaires !

Plus avant dans sa carrière, toujours dans l’indifférence, on découvre des œuvres inachevées, des fragments d’autres et encore une soixantaine de partitions complètes élaborées entre mai 1947 et septembre 1949 avec parmi elles, les Symphonies n° 13, 14, 15, le Béguinage pour piano et l’œuvre chorale Carl Nielsen, vor store Komponiste (Carl Nielsen, Notre Grand Compositeur), les deux dernières pour le moins étranges, voire perfides.

= Langgaard, la fin d’un parcours contrarié

A la fin de sa vie, après octobre 1949, Langgaard connut la résignation, un affaiblissement physique, une créativité réduite (en dehors de la Symphonie n° 16, la dernière du cycle). Quelques mois seulement avant sa mort il reçut le (douteux) titre de professeur de l’Institut de musique de Lausanne (Suisse).

= Varia

Langgaard se rendit en Allemagne plus d’une douzaine de fois jusqu’en 1923 pour des voyages d’étude ou des concerts (à Berlin entre 1908-1913 et en 1920 et 1922). Il alla aussi à Vienne en 1922.

Juste un mot pour rappeler que le plus grand titre de gloire de Langgaard de son vivant se rapportait à ses qualités exceptionnelles d’improvisateur à l’orgue.

Musicien religieux, Langgaard le fut dans une grande mesure. Protestant, il était fortement attiré par le catholicisme, par la théosophie, par les aspects mystiques et développa une foi assez singulière. Plusieurs titres de ses partitions révèlent les influences religieuses et philosophiques qui le hantèrent. La musique de Langgaard est souvent porteuse d’un message pas toujours explicite. Il n’écrivit que rarement de la musique pure. Chez, lui musique et religion partagent de nombreux traits communs. Exemples : Afgrundsmusik (Musique des abysses), Syndflod af Sol (Déluge de soleil), Det himmelrivende (Les Cieux déchirés), Antikrist

On n’est pas loin de penser que le compositeur se sentait investi d’une mission : montrer la voie à ceux qui ont besoin d’être éclairés et guidés. Cet aspect prophétique peut et doit s’accomplir chez lui par la musique, ingrédient incontournable de sa symbolique, de son rapport au monde à travers la religion. Il confère ainsi à la musique un réel pouvoir spirituel aux potentiels sans limites.

Langgaard comme compositeur paradoxal, capable du meilleur comme du pire, visionnaire d’un futur esthétique qui adviendra effectivement (Ligeti, Messiaen) autant que nostalgique simplificateur d’un passé révolu idéalisé (Gade), manie alternativement beauté et destruction, improvisation et irrationalité, associations improbables mais géniales et simplifications infantiles.

Langgaard se maria sans amour débordant avec Valborg Constance Olivia Tetens (1891-1969) en février 1927, peu après le décès d’Emma Langgaard. Elle fut difficilement acceptée par la famille de Rued qui, comme lui, la considérait surtout comme une gouvernante et une femme à tout faire. Le couple n’eut pas d’enfant et l’union résultat d’un arrangement social. Constance connut le début de renaissance de l’œuvre de son défunt mari peu de temps avant de disparaître à son tour. Un fait révélateur : lors de leur mariage en l’église Holmen, sans invités, le marié quitta l’église avant la fin de la cérémonie !

 

Notes

(1)  Bien plus tard (1932) il  changera Rud pour Rued afin d’éviter la confusion faisant croire que Rud était le diminutif de Rudolf. De même, il écrivit en 1948 son nom de naissance : Langgård.

(2)   A Arild (Arildsläge), un hameau de pécheurs, situé non loin de Kullen.

(3)  Rued a probablement suivi l’enseignement d’un professeur en privé entre 1900 et 1909.

(4)  Il arrêtera cette activité vers 1907.

(5) Peu à peu ses parents ne lui donnent plus de cours de piano.

(6) Jusqu’en 1910, à deux reprises, il recevra un supplément de 200 Kr. (couronnes) comme aide d’Etat.

(7) A Tulseboda Bruun, Kyrkhult, Blekinge, Suède, du 6 juillet au 24 août.

(8) Pour quelques semaines et pendant trois années consécutives les Langgaard se rendront à Berlin autour de Noël et du Nouvel An.

(9) Du 13 décembre 1911 au janvier 1912, avec ses parents.

(10) La Fondation Raben-Levetzau lui attribue la somme de 400 couronnes.

(11) Sfinx est publié par Wilhelm Hansen Musikforlag à la même époque.

(12) Réparties sur trois années

(13) Valborg Constance Olivia Tetens, née le 3 décembre 1891, son aînée de deux ans. Elle décèdera en 1969.

(14) La Symphonie n° 7 fut publiée à cette époque chez Wilhelm Hansen Musikforlag… mais aux frais du compositeur !

(15) Maison située près de Hakkemosegård entre Høje Tåastrup et Sangeløse. Puis vacances d’été en juillet à Liselund, sur l’île de Møen. Nouvelle installation au 4ème étage d’une maison située au 85 Store Kongensgade, également à Copenhague, dès le 15 septembre 1928.

(16). Refusé en mars 1935.

(17) Il essuie des refus de la part des églises suivantes entre 1931 et 1933 : Holmens Kirke, Taksigelseskirken, Stefankirke, Kongens Lyngby Kirke, Andreaskirken. Et, jusqu’en 1940, il continuera à postuler à un emploi d’organiste dans de nombreuses églises de la capitale et des provinces.

(18) Soirées se déroulant dans les salons de Hornung & Møller, Copenhague.

(19) Juillet-août, voire septembre : 1934 (à Thurø, Troense, Arild), 1935 (Troense, Arild, Helsingborg), 1936 (Troense), 1937 (Skäret, près de Arild et Arild, Suède), 1938 (Troense, Arild), 1939 (Arild), 1940 (Syvstjernen, près de Værløse).

(20) Il s’installe le 13 avril 1934 au  deuxième étage du 58 A Bredgade, Copenhague.

(21) Il met ses meubles au quatrième étage du 5 Cort Adelsgade (Copenhague).

(22) 1941 et 1942 à Troense ; 1943 à Hellerup où il fête son 50e anniversaire le 28 juillet ; 1944 et 1945 à Hellerup ;  1946 à Arild ; 1947 à Arild, Helsingborg et Ordrup ; 1948 et 1949 à Hellerup principalement (et quelques jours en avril 1948 à Kattarp, près de Helsingborg) ; 1950 à Arild et Helsingborg ; 1951 à Hellerup et Arild.

(23) Au 10 Storegade, Ribe (aujourd’hui Overdammen).

Plus de détails

Rued Langgaard regagne depuis quelques décennies un peu de sa notoriété. Marginalisé de son vivant, oublié après sa mort, son catalogue a connu une réjouissante résurgence grâce au salutaire repositionnement de sa production au sein de la musique nordique et européenne. Voici l’histoire d’un compositeur connaissant une destinée artistique surprenante le menant du romantisme d’un Gade et de l’expression wagnérienne aux portes de la modernité qui, par plusieurs aspects géniaux, anticipe l’arrivée de Ligeti et Messiaen. Pour accéder au dossier complet : Rued Langgaard, danois surdoué

 
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