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Le Grand Théâtre de Genève renoue avec Sigurd d’Ernest Reyer

La Scène, Opéra, Opéras

Genève, Victoria Hall, 10-X-2013. Ernest Reyer (1823-1909) : Sigurd (version de concert). Opéra en 4 actes et 9 tableaux d’Ernest Reyer, livret de Camille du Locle et Alfred Blau. Créé le 7 janvier 1884 à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie. Andrea Carè (Sigurd), Anna Caterina Antonacci (Brunhilde), Boris Pinkhasovich (Gunther), Tijl Faveyts (Hagen), Anne Sophie Duprels (Hilda), Marie-Ange Todorovitch (Uta), Khachik Matevosyan (un prêtre d’Odin), Nicolas Courjal (un barde), Nicolas Carré (Rudiger). Orchestre de la Suisse Romande, Chœur du Grand Théâtre de Genève ; Ching-Lien Wu, chef du chœur ; Frédéric Chaslin, direction.

geneve1013Cela fait 100 ans que les Genevois n’ont pas entendu Sigurd d’Ernest Rayer, puisque sa dernière représentation remonte à la saison 1911-1912. On dit souvent que cet œuvre est un pendant de Le Crépuscule des Dieux de Wagner, du fait de nombreuses similitudes entre les livrets, tirés tous deux de l’épopée des Nibelungen (celui de Sigurd est plus centré sur Edda) ; et aussi concernant la durée, 4 heures de musique au total. Mais quand il en a commencé la composition en 1862 (qu’il n’achèvera qu’en 1883), Ernest Rayer ne connaissait que Tannhäuser et Lohengrin et pas encore l’utilisation de leitmotive que Wagner allait développer dans sa Tétralogie. Il dit lui-même qu’il rend hommage à Gluck (Iphigénie en Tauride ou Armide) et à Weber (Euryanthe et la scène de la Gorge-aux-loups du Freischütz), tout en restant admiratif de Wagner et de Berlioz. En effet, s’il y a une influence immédiatement perceptible, c’est plutôt à celle de Berlioz que nous pensons. Une orchestration somptueuse, servie par une trentaine de motifs subtilement combinés, avec une palette de couleurs pittoresques, les instruments à vents largement mis en valeur, de riches lignes mélodiques propres à la tradition française, le chœur traité comme un vrai personnage… tout cela nous rappelle irrésistiblement de grandes œuvres symphoniques de Berlioz, mais aussi des opéras comme Les Troyens. Au début de chaque scène, des descriptions orchestrales suggèrent des scènes ou des paysages, tant poétiques que dramatiques. Des enchaînements harmoniques audacieux et inhabituels – c’est là qu’on reconnaît plus nettement des influences wagnériennes –, ponctués de rapides changements de ton et d’atmosphère, sont tout à fait prodigieux, de même que la suspension nette du chœur pour un épisode symphonique.

Sur ce tissu sonore, plusieurs voix se distinguent. D’abord celle de , la mezzo, dans le rôle d’Uta, la nourrice d’Hilda (sœur de Gunther) a la tâche, avec en Hilda, d’ouvrir et de clôturer l’opéra. La richesse de sa voix et son implication dans le rôle rassurent  d’emblée l’auditeur, ce qui, à notre sens, fait immédiatement pressentir le succès de la représentation. La partition exige de la soprano qu’elle chante également dans une tessiture assez basse, empêchant la projection idéale de sa voix, mais ses aigus correspondent bien au caractère du personnage, exprimant l’espoir et le désespoir d’une femme. , dans la peau de Brunhilde est à la fois passionnée, tendre et forte. Ainsi, elle chante les airs du 2e acte « Salut ! Splendeur du jour ! » et du 4e acte « Ô palais radieux » en passant par tous les états, mais toujours avec des tons justes.

geneve2_1013La clarté vocale du ténor italien dans le rôle-titre forme un beau couple avec le timbre épais d’Anna Cateria Antonacci, leur duo vers la fin « Oublions les maux soufferts », dans une envolée verdienne, est remarquable. Si son français est aisément audible, ce n’est pas le cas de celui de (Gunther), dont la diction est souvent ambiguë et approximative. Sa voix de baryton, malgré une belle profondeur, devient parfois terne du fait du manque d’expressivité de son visage comme de ses gestes. C’est ce qui se passe même davantage encore chez dans le rôle de Hagen, d’autant que sa voix a tendance à planer légèrement au-dessus de certaines notes.

Le chef français , qui s’est chargé d’effectuer des coupures pour réduire l’œuvre à un peu moins de 3 heures (car depuis sa création, l’opéra a toujours subi des coupures), insiste particulièrement sur les couleurs orchestrales et chorales, avec beaucoup de succès. Il dote le chœur, disposé au fond de la scène jusqu’au niveau de la première galerie, d’un caractère égal à un deuxième orchestre ; avec la belle acoustique de cette salle mythique, leur apport sonore est considérable.

Après une représentation aussi puissante, on a hâte d’assister à une version complète mise en scène.

Photos :  et ; Andrea Carè, et © GTG/Vincent Lepresle

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