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Peer Gynt à Dijon : l’intégrale

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Dijon, Auditorium, 12-III-2014. Peer Gynt, version semi-scénique de l’opéra d’Edvard Grieg (1847-1907) sur un livret d’Henrik Ibsen (1828-1906). Adaptation, mise en scène et lumières : Emmanuelle Cordoliani. Scénographie et costumes : Julie Scobeltzine. Assistanat à la mise en scène et coaching de langue : Kathrine Nedrejord. Chef de chœur : Mihály Menelaos Zeke. Décors et costumes : ateliers de l’Opéra de Dijon avec collaboration du Lycée des Marcs d’or. Avec Julia Knecht, Solvejg, Philippe Lardaud, Peer Gynt, et les comédiens de la Cie Café Europa ; Alban Gérôme, le marié, le Grand Courbe, le capitaine ; Jean-Christophe Laurier, la femme en vert, le fondeur de boutons ; Bénédicte Lesenne, la vieille Ǻse, le Roi de la montagne ; Linda Durier, Anitra, Ingrid. Orchestre Dijon Bourgogne et chœur de l’Opéra de Dijon. Direction musicale : Gergely Madaras.

IMG_7451 c Gilles Abegg Opéra de DijonQui peut se vanter de connaître la pièce d’Ibsen avec son complément musical ? Bien peu de spectateurs, en vérité, ont eu l’occasion de voir ce spectacle dans son entier car si on connait bien les suites d’orchestre  du même nom  composées par Grieg, on n’a guère l’occasion de les replacer dans leur contexte. Dans le cadre de cette saison sur les « musiques du Nord », la curiosité est satisfaite : la pièce de théâtre et sa musique nous déroutent et nous charment à la fois.

Peer Gynt, prononcez « Pér Günt », sorte d’avatar de Till L’Espiègle, est un mauvais garnement, imbu de sa personne, un insolent séducteur sans scrupules ; bientôt il a à ses trousses tout son village et il arrive chez le roi des Trolls dont il séduit derechef la fille. Pourtant, Peer Gynt n’est pas un mauvais fils, il le prouve en assistant avec sensibilité sa mère qui meurt dans ses bras. Solvejg, la seule femme qui le touche lui promet de l’attendre. Comme cet antihéros ne résout aucun de ses problèmes, il est condamné à une fuite sans fin : en effet, sa course ne s’arrête pas là et le conduit en Afrique, en Egypte exactement, où il rencontre la belle Anitra, femme sans âme. Il revient tout de même au pays où il se prépare à une sorte de descente aux enfers, mais la piété de Solvejg et son amour inconditionnel et rédempteur pour celui qui est l’homme de sa vie sauveront en somme Peer Gynt d’une sorte de damnation.

Le texte littéraire devenu pièce de théâtre est un drame poétique et philosophique, fantastique voire surréaliste. Ibsen fait largement allusion à des croyances païennes, comme celle de l’existence des trolls, ces sortes de lutins assez détestables. On entrevoit aussi l’usage de coutumes anciennes, qui apparaissent dans la scène de la noce du premier acte par exemple, et l’on comprend vite que la mort d’Ǻse est un grand moment poétique et plein de non-sens. Il y a donc un temps du conte et une absurdité lié à celui-ci qu’il faut admettre dans cette pièce, même si elle parait longue malgré les coupures faites par .

La mise en scène a choisi de laisser l’orchestre sur la scène, sans doute pour renforcer l’idée que la musique fait part égale avec le déroulement de l’action. On se rend compte que cette idée n’est pas totalement efficace, peut-être parce que l’on fait implicitement la comparaison avec la situation de la musique de film : au cinéma, musique et image sont simultanées, ici, elles le sont difficilement même si l’action se déroule souvent pendant les séquences musicales. se sert de l’avant-scène et d’un praticable surélevé en fond de plateau, l’orchestre participe souvent à l’action : ainsi le violoniste sort de son pupitre pour « violoner » la noce de village avec des danses typiques comme le halling.

Les éclairages favorisent souvent la pénombre et on a pu admirer parfois les silhouettes des musiciens qui se découpent précisément sur le fond bleuâtre du plateau pour signifier leur importance. Les costumes ne dédaignent pas de faire allusion aux clichés folkloriques, que ce soit dans le premier acte pour la noce au village, ou bien pour la danse « égyptienne »  d’Anitra. Souvent on aperçoit un clin d’œil : Solvejg dans la forêt est vêtue d’un magnifique pull norvégien, le voleur et le receleur sont des truands américains à lunettes noires… Le parti-pris est celui de la couleur fraîche qui tranche avec le noir de l’orchestre et qui rappelle les teintes des illustrations des contes.

Le décor est réduit au minimum, la place manque, et il reste le même durant tout le spectacle : un arbre renversé suspendu dans les cintres fabriqué par les élèves ébénistes du lycée des Marcs d’Or ; un poteau indicateur avec une multitude de direction de lieux norvégiens ou absurdes suggère le conte, le non-sens et la quête vaine du héros.

Les comédiens sont performants, mais il est parfois regrettable que l’on ne saisisse pas tous les monologues du rôle-titre : sono mal réglée, débit trop rapide ? Dommage. En revanche, les chanteurs sont excellents, que ce soient les bergères libidineuses de l’acte II, le voleur et le receleur, et évidemment Solvejg, absolument pleine de grâce et de délicatesse.

On regrette aussi que le chœur ne soit pas plus présent dans cette production et que Grieg ne leur ait pas donné plus d’occasion de se produire ; en effet, le chœur d’hommes des trolls (au fait, pourquoi le costumier ne les a-t-il pas dotés de leur célèbre nez rouge et long ?), celui des égyptiennes sont étonnants de plénitude, et le cantique final de Pentecôte est splendide.

Le jeune chef obtient de jolies sonorités de l’orchestre, comme celles des cordes dans la scène de la mort d’Ǻse, et il est aussi capable de traduire une agressivité démoniaque dans celle du Roi de la Montagne. On sourit à l’évocation de l’Orient vu par un norvégien : percussions et cors sont employés d’une façon que l’on n’aurait pas imaginée de nos jours !

Finalement, le texte littéraire permet une compréhension autre de la musique : ce qui n’était que morceaux charmants et pièces célèbres prend ainsi un sens beaucoup plus profond. Le parcours initiatique de Peer Gynt devient, comme dans les contes, une leçon de vie.

Crédit photographique : © Gilles Abegg / Opéra de Dijon

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Dijon, Auditorium, 12-III-2014. Peer Gynt, version semi-scénique de l’opéra d’Edvard Grieg (1847-1907) sur un livret d’Henrik Ibsen (1828-1906). Adaptation, mise en scène et lumières : Emmanuelle Cordoliani. Scénographie et costumes : Julie Scobeltzine. Assistanat à la mise en scène et coaching de langue : Kathrine Nedrejord. Chef de chœur : Mihály Menelaos Zeke. Décors et costumes : ateliers de l’Opéra de Dijon avec collaboration du Lycée des Marcs d’or. Avec Julia Knecht, Solvejg, Philippe Lardaud, Peer Gynt, et les comédiens de la Cie Café Europa ; Alban Gérôme, le marié, le Grand Courbe, le capitaine ; Jean-Christophe Laurier, la femme en vert, le fondeur de boutons ; Bénédicte Lesenne, la vieille Ǻse, le Roi de la montagne ; Linda Durier, Anitra, Ingrid. Orchestre Dijon Bourgogne et chœur de l’Opéra de Dijon. Direction musicale : Gergely Madaras.

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