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Phénoménal Momente de Stockhausen à la Cité de la Musique

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Cité de la musique. 25-III-2014. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Momente, version Europa 1972, pour soprano, quatre groupes choraux, orgue Hammond et orgue Lowrey, 4 trompettes, 4 trombones, trois percussions et dispositif électroacoustique. Julia Bauer, soprano ; WDR Rundfunkchor Köln ; Ensemble Intercontemporain ; Thierry Coduys, projection du son ; direction : Péter Eötvös

julia bauerÀ travers quatre concerts et un forum, la Cité de la Musique rend un hommage appuyé à en osant une confrontation avec Richard Wagner. Si Stockhausen ne va pas se limiter, comme ce dernier, au domaine de la scène lyrique, embrassant bien au contraire tous les domaines de la composition avec l’élan du démiurge, il va néanmoins, à partir de 1977, focaliser son énergie créatrice sur l’écriture de son opéra Licht, le cycle des sept journées, œuvre totale elle aussi, où le spectacle participe de la conception sonore et qui excède la durée de la Tétralogie wagnériennne. C’est donc « entre mesure et démesure » que se joue la confrontation de ces deux géants de la musique.

Pour l’heure, nous entendions l’une des œuvres les plus puissantes du génie visionnaire qu’est Stockhausen. Momente n’avait pas été donné sur la scène parisienne depuis 1998, date anniversaire des 70 ans du compositeur. Comme Carré, l’œuvre pour quatre orchestres et quatre chœurs, qui est également à l’affiche de cette semaine exceptionnelle, Momente relève de la « Momentform » (Forme de Moment), un concept que Stockhausen élabore au cours de ses réflexions sur le temps, qui passe et qui structure sa pensée musicale. La « Momentform » qui concentre l’attention sur l’instant présent, sur l’ici et le maintenant, rompt avec la conduite linéaire de l’œuvre musicale et propose une autre expérience d’écoute à l’auditeur. Chaque moment aura non seulement sa durée propre mais sa qualité singulière en tant que microcosme sonore. Les Moments peuvent être réunis pour constituer des groupes de Moments; mais aucun d’entre eux ne résulte ni n’annonce le suivant. Pour Stockhausen, cette expérience doit conduire à l’intemporalité.

Les moyens requis pour cette fabuleuse expérience temporelle, qui transcende magistralement son propos théorique, sont, somme toute, assez restreints mais particulièrement efficaces. Sur la scène et en tenues colorées, le magnifique chœur de la WDR de Cologne se divise en quatre groupes à qui Stockhausen demande un investissement autant vocal que scénique – incluant des parties solistes. Chaque groupe de chanteurs joue également de petits instruments divers (tambours de carton, claves, barres métalliques, maracas….) et pratique aussi, avec une réactivité merveilleuse, la percussion corporelle, selon l’intensité de chaque Moment. Centrale, la soprano soliste – étincelante – domine le chœur et se situe juste en dessous du grand tam – impérial – dont les sonorités bruiteuses rappellent parfois celles de Microphonie I du même Stockhausen. Les huit cuivres de l’, répartis par couple, encerclent le chœur tandis que les deux orgues – et irréprochables – sont au devant de la scène, selon les prescriptions toujours très strictes du compositeur. Ces deux instruments électriques nécessitent une amplification générale et l’utilisation des micros pour les chanteurs.

visuel Momente
Un immense panneau surplombant la scène affiche la succession des divers Moments et les textes d’origine diverses qu’a choisis Stockhausen: des chants d’amours issus du Cantique des Cantiques, mais aussi des lettres de Mary Bauermeister – qui allait devenir son épouse quelques temps plus tard – à qui l’œuvre est dédiée. Les indices biographiques pénètrent d’ailleurs jusque dans la structure de l’œuvre puisque les trois catégories de Moments nommé D (comme durée), M (comme mélodie) et K (comme Klang) désignent aussi le ménage triangulaire de Doris, Karlheinz et Marie… Stockhausen confie également au chœur comme à la soprano soliste des onomatopées et phonèmes privés de sens qui rejoint parfois l’écriture très théâtrale de Luciano Berio dans sa Sequenza pour voix.

Momente est une œuvre ouverte dont on peut agencer librement les différents Moments. Mais Stockhausen en a fixé un ordre supérieur qui doit être globalement respecté. Ainsi l’œuvre commence-t-elle par l’entrée très spectaculaire du chœur et des cuivres arrivant du fond de la Salle des concerts: sorte de parade très bruyante et joyeuse éclaboussée par les résonances du tam. Les nombreuses parties parlées des voix d’hommes solistes, accompagnées de sonneries, dans le premier Moment (D), évoquent le théâtre Nô avec ses fluctuations vocales très singulières auxquelles se soumet ici la langue allemande. L’écoute est constamment alertée par le renouvellement permanent d’actions sonores de tous ordres, émaillées d’humour et d’un brin de folie: ainsi ces applaudissements du chœur qui interviennent au centre de l’œuvre, souvent relayés par ceux du public, créant une sorte de « dialogue d’applaudissement » que Stockhausen appelait de ses vœux. est éblouissante par sa présence scénique et les couleurs qu’elle obtient de sa voix d’une flexibilité hors norme. Elle rayonne littéralement au centre de cette communauté sonore très réactive.

D’une intensité émotionnelle rare, l’œuvre qui n’a pas pris une ride, semble sonner comme aux premiers jours de sa création, celle de 1972, nommée version Europa, de 112 minutes. qui avait, à cette époque, préparé le chœur au côté de Stockhausen, dirigeait ce soir – après une tournée à Monaco et à Cologne – avec une maîtrise et une connaissance magistrale de cette œuvre qui reste plus que jamais un phénomène.

Crédits photographiques : Julia Bauer © DR, « Momente » @

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