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Un Nouveau Monde pour l’Or du Rhin à Genève

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Genève. Grand Théâtre. 12-IV-2014. Richard Wagner (1813-1883). Das Rheingold, Prologue du Festival scénique sacré Der Ring des Nibelungen, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dieter Dorn. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumières : Tobias Löffler. Expression corporelle : Heinz Wanitscheck. Dramaturgie : Hans-Joachim Ruckhäberle. Avec : Tom Fox, Wotan ; Thomas Oliemans, Donner ; Christoph Strehl, Froh ; Corby Welch, Loge ; Alfred Reiter, Fasolt ; Steven Humes, Fafner ; John Lundgren, Alberich ; Andreas Conrad, Mime ; Elena Zhidkova, Fricka ; Agneta Eichenholz, Freia ; Maria Radner, Erda ; Polina Pasztirczak, Woglinde ; Stephanie Lauricella, Wellgunde ; Laura Nykänen, Flosshilde. Orchestre de la Suisse Romande, direction : Ingo Metzmacher.

or1Assister à une représentation de L’Or du Rhin alors que l’on a déjà vu les trois autres journées de la Tétralogie, est une expérience troublante et pas si politiquement incorrecte qu’on pourrait l’imaginer. Un peu comme quand on fait la connaissance de quelqu’un et qu’ensuite seulement on découvre son passé. En Musique, la 9ème de Beethoven d’abord, la Première ensuite. Dans le cas Wagner, il peut arriver de commencer par Parsifal pour revenir au Vaisseau Fantôme, voire aux Fées ! Toujours intéressant de savoir d’où l’on vient…Wagner soi-même, dans la composition de sa Tétralogie, n’a-t’il pas commencé par La Mort de Siegfried avant que naisse l’envie de remonter le temps de la narration…

…Car le Ring imaginé par pour le Grand Théâtre de Genève entre Mars 2013 et avril 2014, et repris en ce moment pour deux cycles intégraux du 13 au 25 mai, pour classique qu’il puisse apparaître aux yeux de certains, propose, quoi qu’on soit tenté d’en dire, un Nouveau Monde. Un monde issu du Néant (la scène est vide). Un monde qui reviendra au Néant (la scène sera vide). L’Or reviendra au Rhin. Le Théâtre reviendra au théâtre. Mais entre cet Alpha et cet Oméga, qui a l’avantage de rappeler, si besoin était, que le Ring est une structure circulaire, une foultitude d’images…un luxueux album-photos de15 heures…La belle idée !

Un Monde d’une constante beauté plastique, et original. Un Monde où le Rhin est vertical, et dans les profondeurs duquel on roule en patins à roulettes, où les dieux se déplacent en montgolfière, ce n’est pas si banal…A Bayreuth, on a hué pour moins que cela… Dès l’Or du Rhin, affiche cette volonté pugnace, et dont il ne démordra pas, de montrer la fabrication des effets nombreux de la Saga. Et ce, alors que Genève dispose du plus sophistiqué des plateaux. Cela se fait parfois au détriment de l’empathie du spectateur en demande de merveilleux et qui n’aime pas toujours qu’on le sorte de l’illusion. Ainsi avons-nous été tour à tour amusés ou franchement irrités par les chevaux et corbeaux ou tel rocher de la Walkyrie, les oiseaux de Siegfried, le Rhin du Crépuscule des dieux

D’où vient alors, à la vision de cet Or du Rhin originel que, malgré ses défauts, ce plus récent des Ring nous touche et imprime malgré cela notre souvenir ? Peut-être parce que nos voyages lyriques se sont lassés de Ring plus audacieux, voire surinterprétés: celui de Stuttgart représente peut-être l’acmé de cette sensation qui est en train de gagner le plus ouvert des spectateurs, Ring écartelé jusqu’à l’absurde entre 4 metteurs en scène différents avec un Or du Rhin dans un lieu unique qui ne faisait jamais sens, un Crépuscule où le quatrième maître d’oeuvre, Konwitschny, allait jusqu’à mettre en scène son impuissance à gérer les didascalies finales en faisant tomber un rideau d’avant-scène sur lequel il se contentait de faire défiler ces dernières ! …et même celui, tant loué pour son modernisme, de La Fura dels Baus, pionnier certes mais victime aussi de sa sur-utilisation de la vidéo, selon nous cache-misère d’une fantomatique direction d’acteurs, d’une laideur costumière, voire d’une ligne dramaturgique floue.

Dieter Dorn nous fait échapper à tout cela dès l’image initiale de son Or du Rhin. Le rideau est levé. Le décor marbre anthracite de ce théâtre vide, lieu de tous les possibles, avec son sobre diaporama d’images de notre Monde en folie, séduit d’emblée.
Après ce long prologue muet, lancé dès avant le début annoncé de la représentation, la première image, celle qui va actionner le splendide liséré de néon rouge qui servira de cadre aux pages de l’album dont les pages vont tourner 15 heures durant, est magnifique : c’est un cube de bois (simple boîte énigmatique et machine à fantasmes façon Mulholland Drive ? ou tout simplement mission de Wotan aux Filles du Rhin?) chutant des cintres (du Walhalla ?) dans une fente du plateau (la Terre ?) Le célébrissime accord de mi bémol, commencé dans un murmure de début du monde, peut alors se faire entendre.

Etrange fond du Rhin avec sa décharge de boîtes échouées, la dernière, de guingois au sommet, abritant l’Or…des corps noirs et rampants, les Nornes impuissantes déjà à retenir leur pelote… Etrange Walhalla invisible (c’est le Grand Théâtre de Genève, bien sûr) que les dieux, quittant leur tente de chantier, et leurs masques (que l’on retrouvera agrandis avec une belle cohérence sur la terrasse des Gibichungen) viennent contempler face public. Mais tout fonctionne car les caractères sont très dessinés, très lisibles.
Sublime scène à Nibelheim avec un plateau disloqué de toutes parts dans un mouvement ascendant absolument mémorable. Les transformations d’Alberich sont parmi les plus crédibles jamais vues. La dernière scène se conclut par un envol de montgolfière très gonflé (c’est le cas de le dire!) sur un fond d’arc-en-ciel que les éclairages habillent de variations déjà crépusculaires. Notons le bel effet de distanciation des 6 harpes voulues par Wagner et glissées sur scène pour l’étrange scène de faux happy end que l’on sait. Impossible de croire que c’est la fin ! C’est au contraire un excitant début, annonciateur des promesses tenues par les trois journées à venir.

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Une telle cohérence du discours aurait été impossible sans l’engagement, dans tous les sens du terme, d’une équipe de chanteurs tous très finement dirigés (Dorn pense même à nous expliquer fort judicieusement, à la fin de la scène 2, pourquoi Wotan, au contraire des autres dieux, a l’énergie de suivre Loge à Nibelheim) et dans l’ensemble remarquables. «Aucun rôle du Ring, même le plus petit, ne peut être confié à un débutant», explique Metzmacher.

Commençons par ce qui peut représenter une manière d’idéal : l’Alberich de et la Fricka d’. Lui, véritable réincarnation vocale de l’immense Gustav Neidlinger, compose un noir Alberich de terreur, de frustration et de colère rentrée, disant le mot comme rarement (sa prononciation de Liebe au moment de l’essentielle malédiction de l’amour !). Elle, diseuse autoritaire, ivre de ses consonnes autant que de ses voyelles, mais aussi vraie coureuse, pas insensible qu’elle est au charme brut des géants… A la scène 4, c’est moins le retour de Freia qui la rebooste que le fumet de l’or tout frais d’Alberich ! Il faudra vraiment que Wotan fasse fort (et il le fera !) pour qu’elle devienne la castratrice de la seconde journée ! Pour l’heure, c’est un festival de clichés à elle seule ! Guère plus fréquentable est son Wotan qui ne peut cacher la veulerie sous l’allure de la démarche et le chic du costume ! On est vraiment heureux de saluer la performance d’un régénéré qu’on avait laissé en fâcheuse posture en fin de Walkyrie l’an passé. Belle autorité vocale à tous les étages des registres pour ce Wotan de jeunesse. Superbe Erda de pour laquelle semble avoir arrêté le temps, et devant qui Dieter Dorn couche en toute logique son Wotan.

Si la superbe Freia d’ est parvenue à faire exister ce rôle quelque peu ingrat, les autres dieux (le Froh de et le Donner de ) nous ont semblé trop légers pour impressionner vraiment. Dommage pour le tube de la partition qu’est l’irrésistible Héda! Hédo! du dieu du tonnerre…  campe un Loge interlope, à la coiffure almodovarienne, aux chaussures rouges, et au costume de cuir usé. Ce Loge parfaitement en situation, qui s’est grillé à on ne sait quelles flammes, n’a pas la plus belle ni la plus puissante des voix mais il fait avec, sa prestation est un ensemble et on n’a pas envie de s’en plaindre : après tout c’est un demi-dieu !

Les deux géants, s’ils ont la même stature, les mêmes pectoraux velus explosant leur tenue très vraisemblable de baroudeurs façon Camel Trophy, n’affichent pas la même santé vocale : si le Fafner de n’appelle aucun reproche, le Fasolt de est quant à lui constamment gêné par des aigus trop prudents.  annonce déjà le Mime superlatif qu’il sera dans Siegfried. Bon trio de filles du Rhin.

or3Les costumes de sont splendides pour tous. Le fait que l’on aimerait se glisser dans la plupart d’entre eux est un atout supplémentaire d’empathie.

En accord avec la scène, fait démarrer du Néant ce Prologue de la Tétralogie, dans un pianissimo indiscernable à l’opposé des prouesses cosmiques alla Pink Floyd des studios Decca de l’époque Culshaw. Cet Or du Rhin très discursif, ainsi que le seront les trois journées consécutives, pose les bases d’un monde sonore allégé où tout chante constamment, sans négliger la fascination pour les bizarreries musicales dont Wagner émaille cette partition étonnante. Les éclats irrésistibles sont bien là aussi.

Si, pour un théâtre, monter un Ring demande un effort invraisemblable, enchaîner le cycle complet des 4 opéras sur une semaine est une performance supplémentaire. Orchestre, chanteurs et machinerie doivent être au diapason. Ce 13 mai, à Genève, on frémit lorsqu’on entend une annonce de bord de scène nous apprendre que « quelque chose ne répond pas au plan technique » mais que « l’on est en train de réparer ». Ciel ! Et si le Nibelheim, au lieu d’apparaître en majesté comme convenu, s’obstinait à vouloir rester dans les sous-sols du théâtre !

On se rend hélas assez vite compte que la réparation annoncée n’aura pas été efficace en attendant vainement que l’or s’allume (rendant caduque une partie de l’intitulé du texte de notre confrère Jacques Schmitt : Un Or du Rhin éclairé)…Plus loin, ce seront les enclumes du retour au Walhalla qui retarderont leur effet…Mais ce sont là broutilles qui rappellent fort à propos la difficulté d’un tel Everest scénique et musical et qui sont gouttes d’eau dans le Rhin au regard du Nouveau Monde wagnérien indéniablement créé à Genève par la belle équipe réunie autour de Dieter Dorn et Ingo Metzmacher.

Crédit photographique : © GTG / Carole Parodi

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Genève. Grand Théâtre. 12-IV-2014. Richard Wagner (1813-1883). Das Rheingold, Prologue du Festival scénique sacré Der Ring des Nibelungen, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Dieter Dorn. Décors et costumes : Jürgen Rose. Lumières : Tobias Löffler. Expression corporelle : Heinz Wanitscheck. Dramaturgie : Hans-Joachim Ruckhäberle. Avec : Tom Fox, Wotan ; Thomas Oliemans, Donner ; Christoph Strehl, Froh ; Corby Welch, Loge ; Alfred Reiter, Fasolt ; Steven Humes, Fafner ; John Lundgren, Alberich ; Andreas Conrad, Mime ; Elena Zhidkova, Fricka ; Agneta Eichenholz, Freia ; Maria Radner, Erda ; Polina Pasztirczak, Woglinde ; Stephanie Lauricella, Wellgunde ; Laura Nykänen, Flosshilde. Orchestre de la Suisse Romande, direction : Ingo Metzmacher.

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