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La Damnation de l’Humanité à Bâle

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Bâle. Theater Basel. 22-VI-2014. Hector Berlioz (1803-1869). La Damnation de Faust, légende dramatique en 4 parties sur livret d’Hector Berlioz et Almire Gandonnière d’après le Faust de Goethe dans la traduction de Gérard de Nerval. Mise en scène : Árpád Schilling. Décor et Costumes : Marton Agh. Lumières : Roland Edrich. Video : Peter Francsikai. Avec: Solenn’ Lavanant-Linke, Marguerite ; Rolf Romei, Faust ; Werner van Mechelen, Méphistophélès ; Jason Cox, Brander ; Nathalie Mittelbach, Sopransolo. Choeur du Theater Basel (chef de choeur Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel sous la direction de Giuliano Betta.

Qui a répandu l’idée que La Damnation de Faust n’était pas un opéra? Voilà une assertion qui ne peut plus avoir cours à une époque où l’on sort régulièrement le chef-d’oeuvre berliozien de la fosse dans laquelle son appellation ambiguë par le génial Hector lui-même de « Grand opéra de concert » l’a longtemps cantonné.

8DD880AF78Accusant ses incessants changements de tableaux et ses nombreuses pages orchestrales, on a cru que le confier à des chorégraphes (jadis Béjart, hier Christian Spuck à Berlin)  était une bonne idée. A Genève, en 2003, Olivier Py a ouvert grand la porte de l’entrée au répertoire scénique de La Damnation de Faust et a couvert de ridicule l’aberrante assertion que les nombreux changements d’atmosphères de la Damnation de Faust (en fait pas davantage que dans Pelléas ou Dialogues des Carmélites !) la rendraient immontable.

Aujourd’hui, à Bâle, c’est le Regietheater suisse-allemand qui se déchaîne sur l’oeuvre de feu. Pour sa 4ème mise en scène lyrique, le metteur en scène hongrois  a dépassé toutes ces questions. A l’instar de Py, il prend l’œuvre à bras-le-corps. Et c’est dans un rude voyage qu’il entraîne un public bâlois pourtant habitué à tous les excès. Bien que l’on se souvienne encore, sur cette même scène, d’un éprouvant Don Carlos de sexe et de sang dû à Calixto Bieito, les visions de Schilling (à l’instar de son compatriote cinématographique Gyorgy Palfi dans son puissant Taxidermie) n’hésitent pas à provoquer la nausée : sur la Marche hongroise, vidéo géante d’un terrifiant abattoir porcin à rendre Gargantua végétarien; à Auerbach, triple et interminable compissage de buveurs sur la totalité de la fugue; moult bras d’honneurs estudiantins; pédophilie chez Marguerite (dotée ici d’une troublante fille de 15 ans); émasculage du héros sur le Pandemonium…Tous les vices humains semblent s’être donnés rendez-vous dans cette Damnation donnée à Bâle en 2 parties.

Mais revenons au début…Premier cauchemar du spectateur: on annonce à un public (clairsemé comme jamais) que le ténor , ne se remettant pas d’un refroidissement, tiendra tout de même la partie de Faust. Le rideau levé le montrant nu dans sa baignoire, on ne peut s’empêcher d’y voir là une explication. Impression confirmée par la suite : Faust sera effectivement quasi-nu une petite moitié du spectacle, le plus souvent ceint d’un simple linge très christique aux allures de couche-culotte, et ce jusqu’aux saluts. Sortie de bain, donc, dans la luxueuse demeure sur pilotis du Docteur, vue en coupe…Yoga, café du matin, ordinateur, golf et petit plongeon dans l’eau du lac, mais surtout dans une Humanité sortie de l’eau et déjà affublée des groins qui seront la touche infernale du Pandemonium.. On comprend vite que Faust ne vaudra pas mieux que la triste engeance qui l’entoure.

Le Faust d’, obsédé qu’il est par la peur très contemporaine de vieillir, sera moins le jeune premier byronien de Berlioz qu’une sorte de golden boy livré à ses pulsions. Pourquoi pas ? Surtout qu’il faut mettre au crédit de Schilling une intéressante réflexion sur la vieillesse (thématique tout de même à l’origine du poème de Goethe). Dans sa mise en scène, il y a 3 Faust : le héros de Berlioz, d’âge mûr, qui étreint le double adolescent qu’il ne sera jamais plus, mais qui se trouve confronté au vieillard qu’il sera un jour  (il y a même une multitude d’enfants dans une multitude de baignoires): très belle idée, même si, pour la faire passer, Schilling utilise des figurants qui sont de véritable vieillards eux aussi, nus dans leurs baignoires (glaçantes scènes de corps lavés à l’hospice !) On effleure même l’idée, hélas sans la creuser, que Méphisto serait l’incarnation repoussante de la vieillesse faustienne à venir.

68407C12C6La première partie, avec l’étrange décor de Marton Agh, à défaut de convaincre, est intrigante. Ce que n’est pas du tout la seconde, plus démissionnaire sur ce plan, avec un plateau occupé par les simples parois que la Fura dels Baus a sur-utilisées dans son Ring de Valence. Une vidéo insignifiante habille cet espace des plus inintéressants. Méphisto joue les crooners sur « Voici des roses » pendant que tournoie interminablement une boule à facettes de boîte de nuit. Oui, à l’entracte, on craint le naufrage et l’on se prend à rêver aux magnifiques spectacles qui appartiennent à l’Histoire du Theater Basel : toute la superbe période Auvray, le meilleur de Wernicke (ses spectaculaires Salome et Theodora) pendant que de vrais doutes nous envahissent quant à l’amour que Schilling porte à la musique d’ ! On conteste même l’idée d’un entracte dans cette œuvre de feu, toujours donnée d’une coulée…

Mais on comprend vite la nécessité d’une pause : la troisième partie se voit à nouveau dotée d’un superbe décor en dur de façade d’immeuble disparaissant dans les cintres. Même si on peine à comprendre l’amoncellement de valises, de poubelles qui entourent le vieux Faust au premier plan (sinon pour signifier que Faust finira peut-être clochard), on est fasciné par la très belle utilisation de ce nouvel espace, de surcroît modulable : on verra une Marguerite fatiguée rentrer du travail (l’escort-girl de la taverne d’Auerbach, c’était elle) ; on verra l’intérieur de son appartement, puis l’immeuble sera désossé par les follets de Méphisto, deviendra prison…Superbe ! De même que la très précise direction d’acteurs, les lumières. Emouvant, haletant. Enfin à la hauteur de la musique.

Et puis patatras ! Juste après la Romance de Marguerite. Un public qui s ‘est encore clairsemé après la pause, se voit infliger une épreuve supplémentaire : problème technique quant au décor…l’on va tenter de réparer…5 minutes plus tard, un nouvelle annonce consterne la salle : la réparation a échoué mais pas de problème : la musique sera la même !! Dur, dur ! Devant le décor de la troisième partie se jouera, tant que faire se peut, la quatrième partie qui devait voir la réapparition de la villa de Faust. Les bambous sur lesquels elle était perchée au début du spectacle auraient envahi son appartement délesté de tout accessoire, hormis la baignoire initiale où se serait à nouveau lové un Faust pitoyable cette fois …au sein de cet espace revu et corrigé, les 2 autres Faust en « tenue christique » se seraient cachés derrière les bambous pendant qu’en contrebas, se préparerait l’étrange noce de la fille de Marguerite et d’un apprenti-Faust ..Marguerite est de la fête elle aussi…Méphisto également, qui anime une séance diapos où alternent des gravures de Gustave Doré, de Dürer relatives au sujet que nous venons de voir traité.

Difficile, alors que l’on avait comme retourné sa veste à la troisième partie, et même si l’on s’est fait raconter les grandes lignes de la fin non vue, de rendre complètement compte du travail de Schilling. (Une idée, en passant : et pourquoi l’Opéra de Bâle ne mettrait-il pas un terme à la frustration en mettant en ligne la partie manquante ?)

AEC18F3B6DLes chanteurs, quant à eux n’auront pas hésité à se jeter dans la baignoire ! En tout premier lieu  : est-ce l’annonce de sa méforme, est-ce la compassion face à l’utilisation de son corps par le metteur en scène ? Toujours est-il que son Faust (qui fut Lohengrin en début de saison), est remarquable de subtilité vocale, d’une constante séduction, alternant piani et éclats d’un rôle périlleux entre tous. Son Invocation à la Nature, de surcroît jouée torse nu en « tenue christique » sur le proscenium, est un magnifique moment d’engagement berliozien. Sa Marguerite, , magnifique silhouette et beau mezzo légèrement pointu dans l’aigu est l’autre point fort du spectacle. On ne peut s’empêcher de penser à la Marie de Wozzeck, autre bouleversante sacrifiée des scènes lyriques…La troisième partie, magistral suspense, doit beaucoup aux deux chanteurs dans l’adhésion du spectateur à la vision pessimiste du metteur en scène.. Le Méphisto de , moins subtil, trop uniment du côté obscur pour que les Faust que nous sommes peut-être se laissent séduire, est néanmoins solide. Le Brander de , issu de l’Opernstudio OperAvenir bâlois, est davantage doté de moyens imposants que d’une prononciation idoine. Le Choeur du Theater Basel est puissant même si parfois un peu désordonné dans l’exécution de cette partition qui lui demande beaucoup. Même impression pour la direction de à la tête du , dont les bois manquent de la célèbre virtuosité imaginée par Berlioz, se permettant même quelques échappées en roue libre. Notons aussi que pour accuser la vision noirissime de Schilling, on s’est autorisé quelques effets de réorchestration  comme de vomitifs glissandi de cordes juste avant « Assez ! Fuyons ces lieux où la parole est vile et le geste brutal ! » Tout à fait en phase avec ce que l’oeil du spectateur vient de subir.

Oui, rude journée pour le spectateur ! Concluons en reconnaissant néanmoins qu’Árpád Schilling, pour sa 4ème mise en scène lyrique nous aura beaucoup bousculé, gagnant en force  de conviction au fil de la représentation, et qu’il aura lui aussi servi à légitimer La Damnation de Faust en tant qu’opéra. On n’oubliera pas, dans la torpeur suisse de cet étrange après-midi, sa condamnation sans appel d’une triste Humanité.

Crédits photographiques : Hans Jörg Michel

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