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Au Festival Tons Voisins, mosaïques de correspondances musicales

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Albi, Grand théâtre. 27 VI 2014. « Mirages ». Miguel Chevalier ( 1959-) : L’origine du monde, performance acoustique et visuelle en direct (création) ; Richard Wagner (1813-1883) : Tristan et Isolde, Prélude de l’acte I ; O ew’ge Nacht (invocation à la nuit) extrait de l’acte II ; Erich Korngold (1897-1957) : Marietta’s Lied ; Pierrot’s Tanz Lied ; Sextuor en ré majeur op. 10. Pascal Contet, accordéon ; Adrien La Marca, alto ; Aurélien Pascal, violoncelle ; Laurène Durantel, contrebasse ; Quatuor Tana ; Alexis Crouzil, cor ; Alexandre Gattet, hautbois ; Tanguy Gallavardin, clarinette ; Mathieu Gardon, baryton ; Marie-Paule Milone, mezzo ; Julien Vern, flûte ; Marceau Lefèvre, basson ; Mathieu Lamboley, piano. Direction : Sylvain Blassel.
Albi, Grand Théâtre. 27 vi 2014. Ciné concert : Faust de Friedrich Wilhelm Murnau (1926), présenté et accompagné par Jean-François Zygel.
Albi, Hôtel de Gorsse. 28 VI 2014. La Note Bleue. Frédéric Chopin (1811-1846) : Scherzo de la 2e sonate « funèbre » op. 35 ; Nocturne op. Posthume en ut dièse mineur ; Valse posthume op. 69 N° 1 dite de l’adieu ; Mazurka op. 6 N° 2 ; Mazurka op. 17 N° 4 ; Prélude op. 28 N° 8 ; Finale de la 2e sonate « Funèbre » 3e et 4e mouvements ; Prélude op. 28 « La goutte d’eau » ; 4e Ballade ; Nocturne op. 48 en ut mineur ; Nocturne op. 27 N° 2, Étude op. 25 N° 1 ; Polonaise op. 53 ; Sonate pour violoncelle et piano op. 65, largo. Textes de George Sand, Hector Berlioz, André Gide, Vladimir Jankélévitch et André Boucourechliev. Marie-Christine Barrault, récitante ; Denis Pascal, piano ; Marie-Paule Milone, violoncelle.
Albi, Grand théâtre. 28 VI 2014. « Memories ». Bruno Coulais (1954) : Instants, création pour quintette ; John Williams (1932) : Shindler suite ; Franz Schubert (1797-1828) : Trio N° 2 op. 100. Anne Gravoin ; Eric Lacrouts ; Etienne Gara, violons ; Marie-Paule Milone, violoncelle ; Laurène Durantel, contrebasse ; Pascal Contet, accordéon ; Denis Pascal, piano.
Albi, Grand théâtre. 28 VI 2014. « Les Maîtres de l’image ». Bernard Herrmann (1911-1975) : Psycho suite ; Gustav Mahler (1860-1911) : Adagietto de la 5e symphonie ; Laurent Petitgirard (1950) : Poème pour orchestre à cordes, Amnesty ; Christophe Julien (1972) : Valentino suite. Alma Chamber Orchestra. Pascal Contet, accordéon ; Anne Gravoin, violon solo. Direction : Laurent Petitgirard.

Schubert Barry Lindon-festival Tons Voisins-Albi-juin 2014Pour sa 8e édition, le festival albigeois Tons Voisins, initié par le pianiste , qui revient sur les terres de son enfance, avait choisi la thématique inépuisable des musiques de l’image. Le cinéma était naturellement invité d’honneur de ces rencontres chambristes permettant de fructueuses réflexions sur les rapports qu’il entretient avec la musique, qui est loin d’en être une simple illustration. Mais au-delà du thème, avec des musiciens qui reviennent par amitié, Tons Voisins, c’est d’abord des musiques de différentes époques qui s’entrechoquent et surtout de jeunes musiciens, qui enchantent déjà les scènes nationales et internationales.

Le festival avait commencé mardi 24 juin à Carmaux par une soirée très sud autour de Cinéma Paradisio, pour revenir à Albi les deux jours suivants pour une soirée autour de La Strada et une autre sur La Nuit Américaine. Plusieurs concerts du week-end étaient prévus dans divers lieux de la vieille ville, dont l’emblématique cour d’honneur du palais de La Berbie,  mais pour cause de météo menaçante l’ensemble a été rapatrié au Grand théâtre flambant neuf, dont les filets métalliques en forme de voiles de bateau, bordent le centre historique. Non dépourvu d’esthétique, ce vaste quadrilatère très fonctionnel à quatre niveaux, enchâssé dans un maillage métallique, répondant la brique ocre de la cathédrale Sainte-Cécile, est dû à l’imagination du groupe d’architectes dirigé par Dominique Perrault. Inauguré en grande pompe fin février 2014, il abrite désormais la Scène nationale d’Albi.

Appelée « Mirages », la soirée du vendredi convoquait de multiples images oniriques et irréelles, tant visuelles que musicales. L’origine du monde du vidéaste numérique nous laisse de marbre en créant un profond ennui. Pendant vingt-cinq longues minutes l’accordéoniste improvise de façon virtuose en utilisant toutes les ressources de son instrument et même au-delà avec des souffles à blanc et des effets de percussions sur des images multicolores psychédéliques d’une sorte de grand kaléidoscope numérique censé représenter une allégorie de la vie. Outre la performance instrumentale, cette modernité exhale un fort parfum de déjà vu, évoquant en plus coûteux les simples kaléidoscopes de notre enfance.

Un orchestre de chambre dirigé par Sylvain Blassel et composé de jeunes musiciens dont l’alto d’Adrien La Marca et le violoncelle d’Aurélien Pascal, entonne sur un tempo très étiré l’éternel Prélude du Tristan de Wagner, ce manifeste révolutionnaire de l’histoire de l’opéra. À cet instant suspendu en écho au film Mélancholia de Lars von Trier, répondait l’Invocation à la nuit du 2e acte O ew’ge Nacht interprété avec une part de mystère par .

Le concept de mirage s’applique parfaitement à l’opéra de Erich Korngold Die Tote Stadt (La ville morte), qui prolonge l’idéal de l’opéra romantique allemand dans une touche populaire. Le baryton Mathieu Gardon en donne deux extraits accompagnés selon une touche impressionniste par le piano de . Marietta’s Lied reste dans une ligne schubertienne introvertie, tandis que Pierrot’s Tanz Lied adopte la fantaisie d’une valse d’opérette plus ou moins grinçante.

Composé à l’âge de 17 ans, le Sextuor en ré majeur constitue pour autant l’un des chefs-d’œuvre de Korngold. L’ouvrage fut immédiatement loué à Vienne et Mahler considérait le jeune prodige comme un génie, tandis que Richard Strauss s’enthousiasma pour ses œuvres orchestrales. Si sa musique représente le dernier souffle de l’esprit romantique viennois, par la seconde partie de sa carrière à Hollywood,  Korngold est considéré comme un modèle pour des compositeurs de musiques de films adeptes des grandes partitions symphoniques. D’une grande maturité d’écriture, qui évoque parfois le lyrisme de Richard Strauss, l’ouvrage est défendu avec conviction et tempérament par les jeunes archets.

La soirée se prolongeait par un ciné-concert où le pianiste, pédagogue et improvisateur accompagnait le chef-d’œuvre muet de Friedrich-Wilhelm Murnau, Faust, réalisé en 1926. Se mesurant pour la troisième fois à ce monument qu’il affectionne entre tous, l’improvisateur médiatique a dit toute sa passion pour le mythe de Faust et cette transcription cinématographique où le travail sur la lumière est sidérant. Si Faust refuse les limites de l’être humain et le passage du temps, le personnage de Murnau n’est pas celui de Gœthe, ni celui de Berlioz, pas plus que celui de Gounod. S’il succombe au charme de Marguerite, c’est par amour et pour soulager ses compatriotes frappés par la peste qu’il cède à la tentation satanique. Sa faiblesse, son tourment et ses remords le rendent infiniment humain, émouvant et proche. Sa rédemption finale nous soulage. Selon une immense maîtrise, JF Zygel évite l’écueil de l’illustration sonore qui amplifie ou dramatise les images. Proche de chacune d’elle, il en donne une sorte de respiration tout en articulant sa prestation autour de sept thèmes faustiens que l’on s’amuse à reconnaître, à commencer par celui du Requiem, cher à Berlioz et à Liszt, revenant comme un leitmotiv.

Vers une heure du matin, le public semblait se réveiller d’un vaste voyage onirique en apesanteur.

Le lendemain, rendez-vous était donné en fin de matinée dans le jardin d’une superbe maison Renaissance, l’Hôtel de Gorsse, au cœur de la vieille ville, pour une heure romantique en compagnie de Chopin. Il s’agit d’une aimable conversation entre la comédienne disant à la perfection, les souvenirs si perspicaces que George Sand conservait de son compagnon avec une fine analyse de sa musique et le piano de Denis Pascal, égrenant quelques-unes des plus belles pages de ce maître du piano romantique. Alternant entre douceur infinie et puissante autorité, le jeu subtil de Denis Pascal atteint parfois cette fameuse note bleue, selon le terme inventé par George Sand : « La note bleue résonne et nous voilà dans l’azur de la nuit transparente ». Le caractère enjoué du récit de George Sand rejoint parfois le côté enfantin de Chopin, mais tranche quelque peu avec sa timidité maladive, sa santé fragile et sa mélancolie consubstantielle. On ne peut s’empêcher de rapprocher cette mélancolie du blues, qui s’exprimera plus tard à travers le jazz, lequel recherche également la note bleue. Ce moment d’une rare intimité nous transporte dans les salons de Nohant lors de ces soirées en brillante compagnie. D’ailleurs, il est relaté un échange entre Chopin et Delacroix découvrant des correspondances d’impressions entre musique et images où tout s’enchaîne par les reflets, ces fameux tons voisins… Entre Préludes, Mazurkas, Nocturnes, Polonaises, la grandiose 2e Sonate et la superbe 4e Ballade, convoque d’autres grandes plumes qui se sont intéressées au cas Chopin, comme Berlioz, André Gide, Vladimir Jankélévitch et André Boucourechliev. Mais George Sand met tout le monde d’accord : « Sa vraie patrie est le royaume enchanté de la poésie ».

Retour au Grand théâtre en début de soirée pour un concert autour de la mémoire et la réminiscence toujours en regard du cinéma. Avec des partitions pour Himalaya l’enfance d’un chef, Le Peuple migrateur ou Les Choristes, est l’un de nos brillants compositeurs pour le cinéma. Sa pièce Instants, créée ce jour pour quintette à cordes, piano, accordéon et clarinette, rassemble diverses impressions d’un film en miniature. Elle s’ouvre sur une intrigue à suspens précédant une atmosphère mystérieuse devenant angoissante pour finir sur un air populaire annonçant un dénouement heureux ou plus grinçant.

tons voisinsAvec La liste  de Schindler, Steven Spielberg traite la mémoire collective en offrant au compositeur l’une de ses plus belles réussites. Sa Shindler list en version chambriste permet d’apprécier les élans lyriques du violon solo d’.

Selon une démarche opposée, Stanley Kubrick avait choisi d’utiliser des musiques préexistantes. Bien que l’œuvre n’en ait pas besoin, son Barry Lyndon a popularisé pour longtemps le superbe 2e Trio op. 100 de Schubert. Denis Pascal, Éric Lacrouts et en donnent une lecture à la fois précise, sensible et toute en grâce, déroulant ces variations multiples sans omettre une seule reprise. Un grand moment d’émotion !

Le festival s’achevait en soirée avec le jeune pour un hommage aux maîtres de l’image. Créée l’an dernier, cette formation constituée de musiciens issus de plusieurs orchestres parisiens est habituellement dirigée par Lionel Bringuier. Pour cette soirée albigeoise, l’orchestre avait invité , un vieux routier de la baguette, également compositeur d’opéra et de musique de film.

Avec simplicité, le chef présente chaque pièce assortie de commentaires sur le monde du cinéma qu’il connaît bien et la fonction de la musique de film. Ainsi pour la Psycho Suite de Bernard Herrmann, musicien attitré d’Alfred Hitchcock, il assure que la musique accentue, voire crée le côté anxiogène : « Voyez le film sans la musique qui accompagne chaque mouvement de la caméra, vous n’aurez pas peur ». Le film de Visconti Mort à Venise aura plus fait pour la musique de Mahler que bien des concerts et étire à l’infini les lignes évanescentes du célèbre Adagietto de la 5e symphonie.

L’orchestre de quarante musiciens suit avec bonheur son chef d’un soir dans ses inflexions. D’ailleurs à la répétition de l’après-midi, il régnait une atmosphère détendue d’écoute et de confiance réciproque où le chef était attentif à chaque suggestion des musiciens.

Un peu comme l’adagietto de Mahler, le Poème pour orchestre à cordes de Laurent Petitgirard, commandé par Radio France pour l’Orchestre National, a connu une destinée différente lorsqu’il fut appelé à illustrer un documentaire historique de Daniel Costelle La Traque des Nazis. Cette respiration fluide composée après son opéra Elephant man a pris depuis une tournure dramatique, évoquant de loin en loin certaines atmosphères de Chostakovitch.

On retrouve l’accordéon de , cette fois-ci de façon concertante et plus détendue, dans la Valentino suite de pour une incursion dans l’univers du tango.

Initialement destinée au théâtre et non au cinéma, la célèbre Valse triste de Sibelius fut pourtant utilisée dans un dessin animé La mort prend des vacances. Mais l’ innove avec une version inédite où  l’accordéon remplace la flûte.

En final, l’orchestre gratifie le public d’une version symphonique de la Shindler list de en guise d’adieu sur un sobre lyrisme.

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Albi, Grand théâtre. 27 VI 2014. « Mirages ». Miguel Chevalier ( 1959-) : L’origine du monde, performance acoustique et visuelle en direct (création) ; Richard Wagner (1813-1883) : Tristan et Isolde, Prélude de l’acte I ; O ew’ge Nacht (invocation à la nuit) extrait de l’acte II ; Erich Korngold (1897-1957) : Marietta’s Lied ; Pierrot’s Tanz Lied ; Sextuor en ré majeur op. 10. Pascal Contet, accordéon ; Adrien La Marca, alto ; Aurélien Pascal, violoncelle ; Laurène Durantel, contrebasse ; Quatuor Tana ; Alexis Crouzil, cor ; Alexandre Gattet, hautbois ; Tanguy Gallavardin, clarinette ; Mathieu Gardon, baryton ; Marie-Paule Milone, mezzo ; Julien Vern, flûte ; Marceau Lefèvre, basson ; Mathieu Lamboley, piano. Direction : Sylvain Blassel.
Albi, Grand Théâtre. 27 vi 2014. Ciné concert : Faust de Friedrich Wilhelm Murnau (1926), présenté et accompagné par Jean-François Zygel.
Albi, Hôtel de Gorsse. 28 VI 2014. La Note Bleue. Frédéric Chopin (1811-1846) : Scherzo de la 2e sonate « funèbre » op. 35 ; Nocturne op. Posthume en ut dièse mineur ; Valse posthume op. 69 N° 1 dite de l’adieu ; Mazurka op. 6 N° 2 ; Mazurka op. 17 N° 4 ; Prélude op. 28 N° 8 ; Finale de la 2e sonate « Funèbre » 3e et 4e mouvements ; Prélude op. 28 « La goutte d’eau » ; 4e Ballade ; Nocturne op. 48 en ut mineur ; Nocturne op. 27 N° 2, Étude op. 25 N° 1 ; Polonaise op. 53 ; Sonate pour violoncelle et piano op. 65, largo. Textes de George Sand, Hector Berlioz, André Gide, Vladimir Jankélévitch et André Boucourechliev. Marie-Christine Barrault, récitante ; Denis Pascal, piano ; Marie-Paule Milone, violoncelle.
Albi, Grand théâtre. 28 VI 2014. « Memories ». Bruno Coulais (1954) : Instants, création pour quintette ; John Williams (1932) : Shindler suite ; Franz Schubert (1797-1828) : Trio N° 2 op. 100. Anne Gravoin ; Eric Lacrouts ; Etienne Gara, violons ; Marie-Paule Milone, violoncelle ; Laurène Durantel, contrebasse ; Pascal Contet, accordéon ; Denis Pascal, piano.
Albi, Grand théâtre. 28 VI 2014. « Les Maîtres de l’image ». Bernard Herrmann (1911-1975) : Psycho suite ; Gustav Mahler (1860-1911) : Adagietto de la 5e symphonie ; Laurent Petitgirard (1950) : Poème pour orchestre à cordes, Amnesty ; Christophe Julien (1972) : Valentino suite. Alma Chamber Orchestra. Pascal Contet, accordéon ; Anne Gravoin, violon solo. Direction : Laurent Petitgirard.

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