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Les 3 Cosi fan tutte de Claus Guth à la Scala de Milan

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Milan, Teatro alla Scala. 14-VII-2014. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opera buffa en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Claus Guth. Décor : Christian Schmidt. Costumes : Anna Sofie Tuma. Lumières : Marco Filibeck. Avec : Maria Bengtsson, Fiordiligi ; Katija Dragojevic, Dorabella ; Peter Sonn, Ferrando; Adam Plachetka, Guglielmo ; Serena Malfi, Despina ; Michele Pertusi, Don Alfonso. Choeur (chef de choeur : Bruno Casoni), Continuo : James Vaughan et Orchestre du Théâtre de la Scala, direction : Karl-Heinz Steffens.

Oæ§TU×DÿÙ a encore retouché son magistral Cosi fan tutte salzbourgeois à la Scala !!!

Mis à part le remodelage spectaculaire en 1977 (et, dans une moindre mesure, chacun des étés qui suivit) par Patrice Chéreau (et Böcklin!) du Ring du Centenaire à Bayreuth, le troisième Cosi fan tutte de présenté cet été à la Scala semble un cas tout à fait nouveau dans l’Histoire de l’Opéra.

Le premier Cosi fan tutte de Claus Guth, présenté au festival de Salzburg en 2009, fut d’emblée considéré comme le maillon faible de sa mémorable trilogie Da Ponte. Il faut dire que l’attente de ce qui devait être l’aboutissement d’un cycle était forte. Un DVD de ce travail néanmoins passionnant était paru dans la foulée. Un peu hâtivement.
En 2011, Claus Guth remania en profondeur (décor, direction d’acteurs) ce Cosi I, ce qui permit à Cosi II, aux dires des heureux élus qui y assistèrent, de se hisser à la hauteur des Noces de Figaro et de Don Giovanni des étés précédents. Alfonso et Despina, munis d’ailes noires, menaient le bal d’une terrifiante épure des sentiments dans ce Cosi nouveau, évacué de ses couleurs, quasi en noir et blanc, enfonçant le 3ème clou d’une Trilogie noire parfaitement en phase avec les questionnements abyssaux du huis-clos de chambre de Mozart et Da Ponte.
Alors que l’on s’attendait, en 2014, à la reprise de cet exemplaire Cosi II à la Scala, nous avons eu droit à une troisième version ! Il est vrai que le programme annonçait : « Nouvelle production basée sur le spectacle du Festival de Salzbourg » Oui, mais lequel ? Cosi I ou Cosi II ? Ni l’un ni l’autre mais un peu des deux à la fois, voici Cosi III.

Il semblerait toutefois qu’ à la Scala, Claus Guth ait quelque peu fait machine arrière sur la noirceur de Cosi II. Exit les ailes noires si signifiantes d’Alfonso et Despina, décalque obscur et désespéré de celles de l’ange juvénile des Noces, exit les plumes blanches (symboles du désir) qui virevoltaient déjà dans Cosi I (elles sont remplacées par d’inoffensives fougères qui font forcément moins sens dans la scène d’initiation érotique sur « Non siate ritrosi », commencé par Guglielmo et audacieusement terminé par Alfonso afin de traduire un moment de pur fantasme parfaitement réalisé!)
Claus Guth a-t’il voulu évacuer toute allusion aux deux autres volets de la Trilogie, il est vrai non planifiés à Milan ? Ou alors choix a-t’il été fait de ne pas présenter aux Milanais autant qu’aux touristes de passage, une version trop noire d’un opéra que certains regrettent encore de ne plus voir en perruques poudrées et en robes à panier…Dans l’éventualité de ce dernier cas, c’est peine perdue car la Scala a réservé à ce spectacle haut de gamme un accueil des plus glacials. Sans le public de la Galerie (qui, à la Scala, contrairement à tous les théâtres du Monde, est séparé physiquement du public plus aisé !), ce Cosi III n’aurait eu droit à aucun rappel ! Choquante attitude pour un spectacle de cette qualité.


Très éloigné du Regietheater en vogue dans son pays d’origine, Claus Guth lui oppose le choc esthétique. Les décors de sont toujours mémorables. Leur Messie est un des plus beaux spectacles du monde, tant au plan du sens que du visuel virtuose. Pour Cosi fan tutte, ils délaissent un temps les spectaculaires décors tournants utilisés avec maestria dans leur Parsifal ou leur Tristan zurichois. L’appartement de Fiordiligi et Dorabella est un splendide triplex d’un chic clinique dans lequel Alfonso va procéder à une implacable trépanation des âmes. Espace somptueux où la lumière sera des plus subtiles, dont les parois coulisseront, faisant progressivement apparaître puis disparaître, comme au Théâtre du Peuple à Bussang, la forêt de sapins de Don Giovanni. Cette dernière, à l’Acte II, envahira même le luxueux appartement : puissante métaphore de l’emprise de la Nature sur les lieux et les êtres. Les filles auront beau tout vouloir remettre de l’ordre dans le chic de leur salon au retour des garçons, ce dernier restera marqué par cet indélébile et fort compromettant envahissement végétal. Impossible également d’effacer totalement les SI ! passionnés écrits à la terre sur les murs immaculés.

cosi7 a lui aussi revu son décor : à jardin, le mur de briques, repeint en blanc pour Cosi II, est, cette fois, devenu lisse, délesté de sa cheminée, allumée pourtant spectaculairement, dans Cosi I, d’un simple souffle par Alfonso à l’orée de l’Acte II. L’immense banquette design disparaît après l’entracte pour rendre plus spectaculaire encore l’avancée sylvestre dans l’univers immaculé des deux sœurs .

Don Alfonso est clairement le personnage principal, vieil avatar conjugué du Comte et du Don des spectacles précédents, qui manipule tout : les corps (nombreux arrêts sur image de tel ou tel protagoniste, moments bouleversants et tellement à l’écoute de la musique ) mais aussi la lumière. A l’instar de ce dernier, Claus Guth lit en démiurge ce qui est devenu, au fil des ans, peut-être le plus bel opéra de Mozart. Amoureux fou de cette musique, sa direction d’acteurs est incroyablement fouillée. Bien des moments mémorables dans cette conception : la séparation chorégraphiée des amants sur « Bella vita militar » en ombre chinoises et choeur évacué… « Come scoglio » vécu comme une scène d’angoisse pure dans l’obscurité…la très crédible gestion, grâce aux différents étages d’un décor suprêmement intelligent, des travestissements des deux amants…le jeu très subtile sur le noir et blanc des costumes… Insoutenable suspense millimétré du désir, où un sort est fait à chaque note de cette sublime musique. Comment cela va-t’il finir ?
Il serait vraiment passionnant de posséder trace en DVD des trois versions de ce Cosi fan tutte pour juger tout à loisir de la subtilité et de la souplesse du metteur en scène allemand, très inspiré dans ses concepts mais également très proche de ses chanteurs. Claus Guth est certainement un des plus grands metteurs en scène de notre époque et l’on s’étonne que Paris (hormis un Fierrabras de jeunesse) ne lui ait pas encore déroulé le tapis rouge…

Le public milanais, apparemment glacé par la conception ultra-maîtrisée de Guth, pourtant légèrement recolorisée après Cosi II, n’a pas fait davantage la fête à une distribution exemplaire. Claus Guth s’est adapté au très solide  : son Alfonso est plus traditionnel, qui ne possède plus le chic chorégraphié de Bo Skovhus mais, très éloigné des Alfonso fatigués auxquels on a souvent droit, reste bien le personnage principal de l’opéra. Sa Despina, tour à tour de noir ou de blanc vêtue, évacue l’hilarante composition originelle de Patricia Petibon. incarne le double maléfique d’Alfonso avec une voix plus étoffée que la plupart des titulaires du rôle et l’on sent bien que le rôle de Dorabella ne lui serait pas interdit. Pour l’heure, celui-ci est confié à , parfaitement à l’aise dans cette conception périlleuse où elle doit par exemple chanter « Smanie implacabili » debout sur une table au bord du vide du premier étage. Remplaçant Rolando Villazon, Ferrando de la première série de représentation (les milanais ont-ils été plus chaleureux ces soirs-là?), le moins médiatisé impressionne dès la première phrase dans le décor très en phase avec les voix. Son « Un aura amorosa » est d’une touchante subtilité, reprise piano incluse. Le Guglielmo plus traditionnel d’Adam Platchetka ne connaît aucune baisse de régime. Le diamant de la soirée est très certainement la Fiordiligi de qui, passé un « Come scoglio » en place malgré une gestion du souffle légèrement haletante, offre l’anthologie à un « Per pieta » hanté par le fantôme de Margaret Price. Des pianissimi ineffables. Le temps s’arrête vraiment. Grand moment d ‘émotion au pied de l’arbre, pendant qu’à l’étage, son Guglielmo simule un suicide.

cosi1La hauteur de l’interprétation de la chanteuse gagne alors le chef, , dont la direction sonore n’avait pu éviter de micro-décalages entre le plateau et l’orchestre de la Scala.. Broutille au sein d’une interprétation globalement puissante, magnifiée, comme les voix par l’acoustique exceptionnelle et non surestimée, du lieu. Déplorons, alors que la version choisie à Salzburg pour Cosi I était archi-complète, que les coupures ( le duo des garçons, le sublime« Ah lo veggio », quelques récitatifs plus dispensables) déparent Cosi III.

C’est une belle époque pour les amateurs d’opéra : aujourd’hui Cosi fan tutte est vraiment monté enfin comme il le mérite. Co-existant avec celui de Michael Hanecke et le surpassant esthétiquement parlant, voici certainement le Cosi fan tutte le plus stupéfiant d’intelligence qui soit. Le public de la Scala n’a pas eu l’air de se rendre compte de la chance qu’il avait en ce 14 juillet 2014…

Reste le cas Guth. Des questions irrésolues subsistent quant à l’abandon de Cosi II. Le programme très fourni de la Scala en montre de fascinantes photos qui engendrent forcément la nostalgie : un Cosi aussi noir, on en rêvait. Ce que n’est pas, il faut en convenir, Cosi III qui, nonobstant une direction d’acteurs plus riche encore, millimétrée, et malgré son final désespéré, pourrait faire l’effet d’une reculade vers Cosi I. Dans l’interview qui lui est consacrée, Guth ne donne aucune explication. Ne parvenant pas à éteindre le désir du sombre Cosi II, il n’est pas interdit de penser que Cosi III n’est peut-être pas l’ultime. Nous quittons donc la Scala avec le rêve du DVD complémentaire que le travail exemplaire, que la démarche unique en son genre du metteur en scène allemand, mérite. A bientôt donc, Herr Guth…

N.B. Avant cette représentation du 14 juillet 2014, hommage fut rendu à disparu la veille. Une minute de silence debout s’ensuivit à la mémoire de l’illustre chef d’orchestre dont la carrière remarquable débuta en 1955 à …….la Scala.

crédit photographique: Brescia/Amisano Teatro alla Scala

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Milan, Teatro alla Scala. 14-VII-2014. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opera buffa en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Claus Guth. Décor : Christian Schmidt. Costumes : Anna Sofie Tuma. Lumières : Marco Filibeck. Avec : Maria Bengtsson, Fiordiligi ; Katija Dragojevic, Dorabella ; Peter Sonn, Ferrando; Adam Plachetka, Guglielmo ; Serena Malfi, Despina ; Michele Pertusi, Don Alfonso. Choeur (chef de choeur : Bruno Casoni), Continuo : James Vaughan et Orchestre du Théâtre de la Scala, direction : Karl-Heinz Steffens.

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