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Castor et Pollux de Rameau sur la scène du Corum de Montpellier

Festivals, La Scène, Opéra

Festival de Radio France Montpellier Languedoc Roussillon. 24-VII-2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Castor et Pollux, Tragédie lyrique en cinq actes, livret de Gentil-Brenard, version concert de 1754. Colin Ainsworth, Castor ; Florian Sempey, Pollux; Sabine Devieilhe, Cléone / Une Suivant d’Hébé / Une Ombre heureuse ; Emmanuelle de Negri, Télaïre; Clémentine Margaine, Phébé ; Christian Immler, Jupiter; Virgile Ancely, Le Grand-Prêtre de Jupiter ; Philippe Talbot, Un Athlète / Mercure / Un Spartiate. Ensemble Pygmalion; direction : Raphaël Pichon

24-CastorPollux-9_HD_LucJennepinLe Festival Radio France Montpellier Languedoc Roussillon célébrait le 250ème anniversaire de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) en accueillant sur la scène du Corum la tragédie lyrique en cinq actes de Castor et Pollux version 1754, une production de concert avec laquelle et son sillonnent les scènes françaises (Besançon, l’Opéra Comique de Paris, Bordeaux et Beaune) depuis mars 2014.

Ecrit sur le livret de Gentil-Bernard, Castor et Pollux est créé à l’Académie royale de musique en 1737, mais sans le succès escompté par un compositeur en butte aux défenseurs de la tradition lulliste; ces derniers lui reprochent sa conception « trop savante » d’un art dont ils condamnent les « débordements ». En pleine « Querelle des Bouffons » (1752-1754), opposant cette fois l’opera buffa italien au représentant de la tradition française en la personne de Rameau, les directeurs de l’Académie Royale demandent expressément au Dijonnais de remettre sur la scène sa tragédie lyrique Castor et Pollux; ce dernier la remanie alors en profondeur, remportant cette fois un triomphe auprès du public parisien. On ne compte pas moins de 254 représentations jusqu’en 1787!

Rameau a supprimé le Prologue, comme il l’avait fait dans Zoroastre en 1749 et réécrit un premier acte d’envergure qui lui permet de mettre en scène tous les personnages, notamment le héros Castor qui, déjà mort dans la première version, n’apparaissait aux enfers qu’au quatrième acte. S’il on retrouve la musique saisissante des funérailles de Castor dans le début du deuxième acte, Rameau refond la musique existante dans les quatre actes suivants, élaguant certains récitatifs et ajoutant quelques ariettes virtuoses d’un style plus italianisant.

Côté livret, la version 1754 met davantage en lumière l’amour fraternel des deux héros, un thème encore inédit et aux résonances clairement maçonniques, qui prend le pas sur les conflits amoureux de la version 1737. Pollux renonce en effet dès le premier acte à ses sentiments pour Télaïre, qu’il devait épouser, sachant son frère amoureux de la princesse. Mais Castor meurt sous les coups de Lincée. Le second personnage féminin, Phébé, est également amoureuse de Castor, alors qu’elle aimait Pollux dans la version 1737; rivale de Télaïre, elle est dotée d’un pouvoir de magicienne et tentera d’empêcher Pollux de pénétrer aux enfers. Au second acte, Télaïre pleure Castor mais Pollux lui promet d’intercéder en sa faveur auprès de  Jupiter. Pollux obtient de son père la grâce de Castor mais c’est lui, Pollux l’immortel, qui devra le remplacer. Il descend donc aux enfers (quatrième acte) et expose son plan à Castor qui accepte de revenir sur terre mais pour un seul jour, aux côtés de celle qu’il aime, avant de revenir délivrer son frère. Télaïre qui retrouve Castor ne peut se résigner à le perdre aussitôt; et c’est alors, dans un grand fracas de tonnerre, qu’intervient Jupiter, en Deus ex machina, annonçant que les deux frères pourront se partager leur immortalité: « c’est l’ordre du maître du monde / C’est la fête de l’univers…

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Les interprètes de la soirée avaient entre les mains une partition fraichement restituée par Denis Herlin, éminent ramiste et chercheur au CNRS, à la lumière d’un nouveau manuscrit de 1753; récemment retrouvé et proche de l’autographe, il révèle de nombreux détails inédits concernant l’orchestration notamment.

On aurait aimé entendre cet opéra dans une acoustique plus enveloppante, comme celle de l’Opéra Comédie par exemple, pour y sentir le souffle bruissant des cordes et la couleur du clavecin (un peu discret ce soir); mais , totalement investi dans sa direction, insuffle dès l’ouverture une vitalité que l’orchestre conservera durant tout l’ouvrage. L’équilibre des sonorités y est subtilement réglé et les tempi sans excès laissent s’éployer les couleurs de l’orchestre dans les nombreux divertissements dansés, concession au goût français dont Rameau est l’éminent représentant.

La distribution, somptueuse, ne conserve des premières représentations que deux chanteurs: le Pollux de , voix puissante au grain sombre, qui manque parfois de ductilité et de précision pour épouser les contours ciselés du récitatif ramiste; présent lui aussi dès le début de la production, le baryton prête sa voix à Jupiter auquel Rameau n’accorde que quelques répliques au troisième et cinquième acte, fort bien assumées par une voix très séduisante, au timbre riche et à la diction très claire. Voix lumineuse également, d’une grande élégance et d’une parfaite clarté d’émission, du ténor /Castor à qui Rameau confie un très bel air concertant (Acte IV, scène V) et une ariette vocalisante – « Quel bonheur règne dans mon âme! » – superbement chanté au coeur du divertissement du premier acte. Rameau n’écrit qu’une seule réplique au Grand Prêtre, tout juste le temps d’apprécier les qualités d’élocution et la voix de basse rayonnante de . Le ténor , un peu à la peine dans son Ariette très claironnante du premier acte (Un Athlète), incarne avec plus d’aisance et de conviction Mercure dans la scène des Enfers de l’acte IV. Si la voix d’/Télaïre semble un rien tendue dans l’aigu de son registre, lors de ses premières répliques, la soprano interprète au second acte son célèbre monologue « Tristes apprêts, pâles flambeaux » avec une belle envergure expressive et fait valoir toutes les subtilités de son art. Remarquable également la prestation de /Phébé, au timbre homogène et velouté dont la vaillance et le tempérament servent idéalement le seul personnage jaloux et haineux de l’histoire. Son dialogue avec le choeur dans le début de l’acte IV révèle tout à la fois l’ampleur et le brillant de son registre. La palme revient à , présente sur plusieurs fronts (Cléone, Une Suivante d’Hébé, Une Ombre heureuse) dont la voix fraiche et agile au timbre lumineux s’illustre autant dans le récitatif, à la faveur d’une diction exemplaire, que dans les souples vocalises de l’ariette  (Une Ombre).

Mais le spectacle n’aurait pas sa splendeur sans les choeurs somptueux de Rameau auxquels l’ensemble vocal Pygmalion donnait ce soir la dimension sonore et dramaturgique. Le choeur est présent dans les divertissements comme dans l’action proprement dite, tel celui « des Démons » à l’acte IV, page chorale sidérante par les couleurs et l’ardeur que lui conféraient les voix de Pygmalion.

On attend bien sûr avec impatience la version scénique de cette magnifique production à laquelle manque bien évidemment la dimension chorégraphique inhérente au spectacle total qu’était la tragédie lyrique.

Crédit photographique : Castor et Pollux, Opéra Berlioz, Le Corum © Luc Jennepin

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