Luigi Nono mis à l’honneur au Festival d’Automne

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Festival d’Automne. 9-X-2014

Première partie: Eglise Saint-Eustache
Karlheinz Stockhausen (1928-2007): Rotary Quintet pour quintette à vent. Extrait de Mittwoch aus Licht; Luigi Nono (1924-1990): « Hay que caminar » sognando pour deux violons.

Deuxième partie Amphithéâtre Bastille
Julien Jamet (né en 1979): Difference is spreading pour ensemble; Wolfgang Rihm (né en 1952): Abgewandt 2, Musik in memoriam Luigi Nono (3. Versuch) pour quatorze musiciens; Luigi Nono (1924-1990): Risonanze erranti. Liederzyklus a Massimo Cacciari pour trois solistes, six percussionnistes et électronique en temps réel.
Noa Frenkel, contralto; Juditha Haeberlin, Hannah Weirich, violons; Ensemble Musikfabrik. Direction Enno Poppe.

nonoLe Festival d’Automne met cette année à l’honneur le compositeur italien .

Le concert-portrait qui invitait le public, dans la même soirée, à se déplacer de l’église Saint-Eustache à l’Amphithéâtre Bastille, semblait mettre en résonance la phrase, relevée par Nono sur le mur d’un cloître de Tolède, qui renvoie à sa propre éthique compositionnelle : « Voyageurs, il n’y a pas de chemins, il faut marcher ».

Les deux oeuvres données dans l’immense nef de l’église Saint-Eustache, où le public était venu particulièrement nombreux, mettaient à l’oeuvre la spatialisation du son engendrée par le déplacement des instrumentistes.

Rotary Quintet de est une action sonore aux allures de rituel où les cinq instrumentistes effectuent une rotation au sein d’un espace dûment défini. Les polyphonies flottantes traversées de souffle et portées par l’acoustique des lieux animaient ce cérémonial étrange autant que fascinant, aux couleurs et aux morphologies sonores toujours en mouvement.

Dans « Hay que caminar » sognando (« Il faut marcher » en rêvant), la dernière oeuvre écrite par Nono en 1989, les deux violonistes se déplacent également au cours de la pièce. L’écriture minimale, qui génère une matière sonore fragile, éparse et discontinue, mesure ici l’immensité du silence dans lequel les sons retombent périodiquement. Il manquait ce soir la qualité de ce silence, continuellement rompu par autant de perturbations extérieures, pour que l’auditeur se connecte aux ondes sonores infimes et puisse suivre « le chemin inouï » de la composition.

Si l’on retrouvait l’oeuvre de Nono au sein du concert de l’Amphithéâtre Bastille, dirigé par , c’est une création mondiale, commande du Festival et de l’ensemble allemand Musikfabrik qui débutait la soirée. Difference is Spreading (« La différence se répand ») du jeune compositeur français en appelle au processus de la variation. L’oeuvre concise et admirablement ciselée surprend et captive tout à la fois, par son propos inventif et la rareté du timbre instrumental, laissant affleurer une tension sous-jacente et un humour distancié.

Une oeuvre pulsionnelle et fragmentaire

Des liens d’amitié très forts unissent et le compositeur allemand qui lui dédie un cycle de cinq pièces instrumentales dont est issue Abgewandt 2. Musik in memoriam Luigi Nono, magistralement exécutée ce soir par les quatorze musiciens de Musikfabrik parmi lesquels on notait la présence d’un trombone contrebasse et d’un contrebasson. Rihm semble regarder vers la dernière manière, ascétique et radicale, de Nono. Cette musique d’objets sonores, propulsée parfois avec une extrême violence, dans des contrastes de registres très intenses, est articulée par le silence. La puissance du geste et la cohérence du tout sont indéniablement la signature d’un compositeur qui ne cesse d’impressionner.

Si la musique du dernier  Nono ne trouvait pas son espace d’accueil à Saint-Eustache, elle nous était révélée à l’Amphithéâtre Bastille avec Risonanze erranti. Liederzyklus a Massimo Cacciari. Aux côtés de cinq musiciens – tuba et flûte à sa droite, trois percussionnistes à sa gauche – et un dispositif de traitement du son en direct (contrôlé sur scène par ), la contralto prêtait sa voix profonde, au timbre somptueux et d’une sensibilité aigüe à l’un des chefs-d’oeuvre de Nono. Pulsionnelle et fragmentaire, l’oeuvre emprunte à cinq sources littéraires et musicales – des bribes de mots aux poèmes de Herman Melville et des citations furtives des maîtres du Moyen-âge et de la Renaissance. Une dramaturgie se tisse entre voix et instruments qui interagissent, propagés dans un espace qui parfois se démultiplie à la faveur du traitement électronique. La percussion résonnante joue un rôle essentiel dans ce théâtre de sons très étrange et fait entendre, sotto voce, le tintement d’une petite cloche: sorte de Naturlaut très mahlérien où l’émotion sans cesse affleure, le timbre fragile semble jouer le rôle de « teneur » dans ce « chant d’adieu » qui nous étreint.

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