Gregory Kunde, l’aujourd’hui Otello de référence

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 19-X-2014. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Otello, drame lyrique en quatre actes sur un livret d’Arrigo Boito tiré de la tragédie éponyme de William Shakespeare. Mise en scène : Walter Sutcliffe. Décors : Saviero Santoliquido. Costumes : Elena Cicorella. Lumières : Rainer Capser. Chorégraphie : Hervé Chaussard. Avec : Gregory Kunde, Otello ; Erika Grimaldi, Desdémone ; Ambrogio Maestri, Iago ; Samantha Korbey, Emilia ; Salvatore Cordella, Cassio ; Luca Casalin, Roderigo. Seung Pil Choi, Lodovico. Emilio Marcucci, Montano. Riccardo Mattiotto, un hérault. Chœur des voix blanches du Teatro Regio (Chef de chœur : Paolo Grosa), Chœur du Teatro Regio (Chef de chœur : Claudio Fenoglio). Orchestre du Teatro Regio, direction musicale : Gianandrea Noseda

Otello.01Malgré une mise en scène sans force évocatrice, des costumes et des décors laids, la direction de galvanise un impressionnant plateau vocal dans un Otello de Verdi de feu à Turin. entre dans le cercle envié des ténors verdiens.

Quand lève sa baguette sur les premières mesures de l’ouverture de l’Otello de Verdi, le vent et la tempête jaillissent immédiatement de la fosse. Des mesures d’une virulence incroyable. Une tempête orchestrale bondissante. Avec une force inouïe, le déferlement sonore et l’énergie qui se dégagent de sa direction d’orchestre magnifient la scène. Lorsque le rideau se lève, on s’étonne presque qu’il ne se déchire pas sous la violence de la musique.

Sans véritable direction d’acteurs, la banale mise en scène de déçoit. Devant de hauts murs érigés par un improbable entassement de sacs de sable, une armée de soldats en treillis bleus sanglés dans d’étonnants uniformes, des santiags au pied, exécutent un ballet de gestes saccadés à l’indéchiffrable signification. Ils attendent le retour d’Otello, leur chef. Instant choral étourdissant avec le Chœur du Teatro Regio, superbe, développant sa puissance comme s’il devait repousser le tsunami orchestral qui émane de l’orchestre.

La musique est encore dans la tempête quand Otello s’avance pour lancer le fameux « Esultate ! », jalon de l’amateur d’opéra qui, sur ces quelques notes, perçoit si le ténor est à la hauteur du rôle. Avec , la crainte qu’il n’ait pas la carrure voulue pour chanter l’écrasant rôle verdien se dissipe rapidement. Mieux, il laisse l’auditeur dans la béatitude de l’annonce d’un exceptionnel moment d’opéra. Il subjugue l’auditoire avec l’aisance avec laquelle il empoigne son rôle, l’un des plus éprouvant du répertoire lyrique. Formidable chanteur, ouvrant grande sa puissante voix, l’ex-tenore di grazia américain, confirme une mutation vocale des plus étonnantes. Charmant le public romand avec son récent belcantiste Rodrigo di Dhu de La donna del Lago en 2010, il entre dans le cercle envié des ténors verdiens. Déjà apprécié avec son Arrigo des Vespri Siciliane à Turin en 2011, l’Otello de Rossini à Venise l’an dernier est aujourd’hui un Otello verdien convaincant. Impétueux sans pour autant dédaigner de magnifiques pianissimo quand il raconte sa passion pour Desdémone, Gregory Kunde s’affirme comme une nouvelle référence du personnage.  Jamais dans l’excès théâtral, ni dans la démesure vocale, son Otello reste d’une profonde humanité, victime malheureuse de sa jalousie maladive.

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A ses côtés, un Iago destructeur. Avec l’immensité de sa voix, (Iago) est un envieux sanguinaire plutôt qu’un serviteur insidieux, cruel et rusé. Il envie la position d’Otello et cherche à le détruire avec une perversité violente. Son impressionnante vocalité reste cependant totalement dans l’esprit du chant verdien. Le « Credo » qu’il jette violemment sur le devant de la scène est d’une intensité dramatique prodigieuse soutenue par un Orchestre du Teatro Regio au bord de l’explosion.

Pauvre Desdémone ! Comment va-t-elle rivaliser avec un tel volume sonore ? Si les débuts de la soprano (Desdémone) apparaissent hésitants, elle prend peu à peu la mesure de l’afflux tonnant de ses collègues pour offrir un chant dont la voix s’épanche admirablement au fur et à mesure de son échauffement. Sa scène finale, sa chanson du saule (Salce, salce, salce !), son Ave Maria sont interprétés avec une sensibilité et une douceur vocale émouvante.

Devant le déferlement sonore des principaux protagonistes et de l’orchestre, et l’absence de direction d’acteurs, les autres chanteurs se défendent au mieux de leur talent. Malheureusement, la trop petite voix du ténor Salvatore Cordella (Cassio), comme celles des autres rôles secondaires, ne fait pas le poids même avec les agréables qualités vocales qu’elle propose.

Face à ce spectacle peu inspirant, il aura fallu à Gianandrea Noseda une belle dose d’abstraction pour offrir une si belle musique. Avec cet Otello, le public a fait un triomphe à la grandeur de l’opéra tel qu’il devrait toujours être, c’est-à-dire avec des artistes allant au bout de leur talent sans réserve aucune.

Crédit photographique : Gregory Kunde (Otello), (Desdémone) ; (Iago) © Ramella&Giannese/Teatro Regio Torino

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