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Grand cru musical pour l’Otello très cru de Calixto Bieito

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 27-XII-2104. Giuseppe Verdi (1813-1901). Otello, opéra en 4 actes sur un livret d’Arrigo Boito d’après la pièce éponyme de William Shakespeare. Mise en scène : Calixto Bieito. Décor : Susanne Gschwender. Costumes : Ingo Krüger. Lumières : Michael Bauer. Avec : Kristian Benedikt, Otello ; Sunyoung Seo, Desdemona ; Simon Neal, Jago ; Markus Nykänen, Cassio ; Karl-Heinz Brandt, Rodrigo ; Pavel Kudinov, Lodovico ; Zachary Altman, Montano ; Rita Ahonen, Emilia ; Wladyslaw W. Dylag, un Héraut. Choeur du Theater Basel (chef de choeur Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel sous la direction de Gabriel Feltz.

AEF24E4060L’Opéra de Bâle ne déroge pas à son esthétique avec la radicalité d’un spectaculaire Otello confié à l’un des plus sulfureux metteurs en scène de la planète, .

Personne, à Bâle, n’a oublié l’entracte du Don Carlos de Bieito, où le public était invité à s’aller rafraîchir pendant que les corps nus et sanglants de l’autodafé mis en musique par Verdi demeuraient à genoux sur la scène. Sa récente mise en images du War Requiem bouleversa tout un chacun. Son Otello, nonobstant une grammaire gestuelle de tous les excès propre à faire hurler les publics de tous les théâtres de la planète, celui très aguerri de Bâle excepté, s’avère presque classique dans le noir déroulé de sa narration.

Dès avant la première note, le rideau de fer du Théâtre est baissé, imposante coque verticale qui confond dans le métal scène et orchestre, transformant l’ensemble en un container géant: les spectateurs huppés des premiers rangs ne peuvent qu’être interloqués par ce dispositif angoissant.

Fosse et scène ouvrent Otello par la plus formidable des tempêtes. Bieito place ce fracassant début dans le plus actuel des ports, celui où parviennent, issus d’une lumière d’au-delà, des migrants enchaînés. On songe à Lampedusa, à Melilla, à Calais, ces désespérantes verrues du monde moderne. La vision est puissante.
Une rangée de barbelés sépare Otello de ce monde de revenants. Il a déjà les mains pleines du sang de l’Acte IV. Il vit dans un monde en costards qui sabre une bonne trentaine de bouteilles de champagne de façon explicitement sexuée à la face de la misère. On patauge dans l’alcool qui recouvre peu à peu le plateau. C’est dans l’unicité de ce lieu implacable, agrémenté d’une immense grue de chantier en mouvement que se situera toute l’action. Les récents Contes d’Hoffmann bâlois étaient délocalisés sous l’auvent d’une station-service. Otello errera en zone portuaire.

Avant d’avoir envie de se jeter du haut de la grue, Desdémone y roucoulera en manteau de fourrure, y sera maltraitée de la plus ignoble façon : son « amant » lui crachera au visage sur une bonne partie du Finale du III, on lui fera subir toutes sortes d’avanies sexuelles à même le sol strié de rails de chantier. On ne pourra qu’être à juste titre révulsé par la toute-puissance débridée de ce monde d’hommes nantis. Il est patent qu’Otello est moins animé par le ridicule démon de la jalousie que par l’ignoble envie de faire subir à plus faible que lui les sévices dont il est lui-même victime. Vieux démons humains, ici implacablement et très efficacement démontés par .

Une fois accepté le postulat de ce décor radical, le propos de Bieito, rehaussé par des éclairages de toute beauté, impressionne. Signalons toutefois que, bien davantage que les gesticulations quasi-pornographiques qu’il impose à ses chanteurs, fascinent les moments où le metteur en scène catalan en fait des témoins immobiles, dans le ras des projecteurs.

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Fabuleux trio vocal

Au-delà du propos scénique, cet Otello bâlois frappe un grand coup par une exécution musicale de très haute volée. Si le Cassio juvénile de , l’Emilia de , ainsi que tous les comprimarii sont parfaitement distribués, le trio-vedette est proprement électrisant. L’Otello de , dont Calixto Bieito n’a voulu noircir que l’âme, n’est jamais pris en défaut de puissance, parvenant à rendre constamment touchant un personnage souvent taillé à la serpe par le librettiste. irradie avec une Desdémone moins stratosphérique que bien de ses devancières et son presque mezzo s’envole sans problème quand il est nécessaire.

Dans cette version, l’avant-dernier opéra de Verdi pourrait s’intituler Jago, tant est magnétique l’incarnation qu’en donne . Longue silhouette altière, très noir de vocalité, impeccable diseur, le chanteur anglais hausse sans caricature aucune la réputation du personnage avec ce Jago enveloppant à tous niveaux, très physique avec ses partenaires,

Dès le premier accord, envoie l’Otello de Verdi dans la plus grande contemporanéité, sa direction musicale donnant de plus l’impression de redécouvrir la magnifique inspiration (parsifalienne à la fin) d’une œuvre que l’on ne monte pas si souvent. Les choeurs, renforcés pour l’occasion, sont transfigurés de même par une battue concernée, en totale phase avec le sujet.

A la fin, la grue pivote vers le public. Son extrémité traverse la fosse et surplombe le public. Otello s’est hissé là, sur l’extrême pointe, pour y mourir. On craint un instant qu’il ne se jette dans le vide, sur l’angoisse à son comble des premiers rangs de spectateurs. A bout, vidé par la mécanique de la passion, c’est finalement une crise cardiaque qui l’emporte. Au bord du vide.
Tout un chacun quitte ce spectacle fort avec la peur que ce soit notre Monde inhumain, égoïste, qui ne disparaisse de même. Notre Monde au bord du vide lui aussi ?

Crédits photographiques :Hans Jörg Michael

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