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Bâle plonge Daphné dans l’enfer viril des hommes et des dieux

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Bâle. Theater Basel. 8-III-2015. Richard Strauss (1864-1949) : Daphne, tragédie bucolique en un acte sur un livret de Joseph Gregor. Mise en scène : Christof Loy. Décor : Annette Kurz. Costumes : Ursula Renzenbrink. Chorégraphie : Thomas Wilhelm. Lumières : Roland Edrich. Avec : Thorsten Grümbel, Peneios; Agneta Eichenholz, Daphne ; Rolf Romei, Leukippos ; Marco Jentzsch, Apollo ; Andrew Murphy, 1er berger ; Laurent Galabru, 2ème berger ; Zachary Altman, 3ème berger ; Vivian Zatta, 4ème berger ; Sofie Asplund, 1ère vierge ; Aidan Ferguson, 2ème vierge. Choeur d’hommes du Theater Basel (chef de choeur : Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel sous la direction de Hans Drewanz.

Mal-aimée jusque chez les inconditionnels du compositeur, la Daphné de passe haut la main l’épreuve de la scène. Surtout quand elle est montée avec l’intelligence d’un et défendue par une magnifique équipe de musiciens, toutes conditions réunies par l’Opéra de Bâle.

00CF7B8D2ENée en 1938 d’une genèse houleuse avec un librettiste qu’un Strauss-orphelin d’une idéale collaboration avec un Stefan Zweig évacué par les nazis, dut sans cesse recadrer, couplée avec le brûlot pacifiste Friedenstag, la tragédie bucolique de a longtemps été négligée par les maisons d’opéra tant tout y apparaît problématique : un livret mythologique désuet dont le final propose de transformer l’héroïne en laurier, une inspiration vacillante, un orchestre gigantesque, une écriture vocale d’une ahurissante difficulté.
Et voici que Daphné, née des Métamorphoses d’Ovide, parle à notre Temps friand de travestissements. Le cinéma accueille super héros en tous genres mais aussi la réapparition d’Ovide lui-même dans le récent film de intitulé justement Métamorphoses. Toulouse et Bruxelles viennent d’offrir leurs planches à la nymphe straussienne. Bâle s’engouffre dans la brèche. Et c’est une bouleversante réussite qui prouve que les questionnements de Daphné sont ceux de notre époque cernée plus que jamais par une violence toute masculine.

époussette cet univers antique façon Astrée et Céladon avec une intelligence aussi près du mot que de la musique. Il part de la curiosité d’orchestration qu’est dans la partition l’utilisation d’un cor des Alpes pour transposer toute l’intrigue dans l’univers très contemporain d’une auberge tyrolienne avec culottes de peau et chopes de bière. Dans un décor posé de guingois sur une scène en pente, l’intrigue va se dérouler avec une lisibilité que la simple lecture du livret nous avait jusque là interdite. Daphné est offerte là par les Thénardiers du lieu que sont ses parents, dans un univers masculin des plus veules où l’on tombe la veste, la chemise et parfois davantage pour un oui pour un non. Les deux vierges du livret sont d’accortes serveuses de brasserie. L’art du metteur en scène est manifeste dès sa façon d’utiliser la musique de la bucolique introduction pour installer très vite son viril environnement anxiogène. Magnifique moment de théâtre que l’orage déclenché par Apollon : un simple lever du mur graffité qui contraignait jusque là l’action sur l’avant-scène fait apparaître un éblouissant ciel de projecteurs. La fête de Dionysos sera un logique lâcher de corps masculins tenus en laisse comme les chiens qu’ils sont.

On comprend le peu d’affinités de la délicate Daphné avec cette bestialité à l’oeuvre. Naviguant à vue entre un père incestueux et une mère abonnée à la dive bouteille, inconsciente de l’amour sincère que lui porte depuis l’enfance le berger Leucippe, elle se réfugie dans la Nature, dans la lumière d’Apollon, et même, selon Loy, dans un commode narcissisme. Tout finira plus mal que chez Strauss, puisque c’est Daphné qui tuera (innocemment ?) Leucippe et sera emprisonnée avant de renaître peut-être à elle-même : à suivre…Loy, pour finir, et alors que l’on s’attend à un réinvestissement spectaculaire du mur de projecteurs, laisse la fin de l’oeuvre se dérouler sur un plateau déserté où gît un cadavre. Humilité scénique des mieux venues face à une musique devenue sublime.

8A4B68B6B5On sort de la représentation bluffé par la prestation du trio de chanteurs pour l’assaut de ce Matterhorn lyrique. La soprano suédoise , d’une introversion initiale qui peut générer quelque doute, se chauffe peu à peu et se hisse sans peine à l’extatique métamorphose finale. Pour Apollon, rôle « épouvantable » (des mots même du compositeur qui semble avoir concentré sur le malheureux dieu toute sa haine de la voix de ténor), Bâle a fait appel à  . Merveilleux Walther pour McVicar à Glyndebourne, ardent Erik pour Homoki à Zürich, la belle présence du ténor allemand et sa capacité intarissable d’aigus intelligents illuminent la représentation. ne lui cède en rien et son juvénile Leucippe bouleverse jusqu’à l’infinie rigidité du cadavre que lui impose Loy. On est ému de retrouver dont la Gaea en proie au doute des ans passe parfaitement la rampe des décibels alentours. Parfaits nombreux rôles secondaires. Solide choeur d’hommes très exposé. Et, indispensable pour cette œuvre toute de narcissisme sonore, le sous la baguette de Hans Drewanz enivre, captive même dans les passages les moins inspirés, donnant même in fine l’envie d’aller voir dans la fosse pour comprendre la fabrication en apesanteur des étonnantes dernières mesures.

Crédit photographique : © Monika Rittershaus

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Bâle. Theater Basel. 8-III-2015. Richard Strauss (1864-1949) : Daphne, tragédie bucolique en un acte sur un livret de Joseph Gregor. Mise en scène : Christof Loy. Décor : Annette Kurz. Costumes : Ursula Renzenbrink. Chorégraphie : Thomas Wilhelm. Lumières : Roland Edrich. Avec : Thorsten Grümbel, Peneios; Agneta Eichenholz, Daphne ; Rolf Romei, Leukippos ; Marco Jentzsch, Apollo ; Andrew Murphy, 1er berger ; Laurent Galabru, 2ème berger ; Zachary Altman, 3ème berger ; Vivian Zatta, 4ème berger ; Sofie Asplund, 1ère vierge ; Aidan Ferguson, 2ème vierge. Choeur d’hommes du Theater Basel (chef de choeur : Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel sous la direction de Hans Drewanz.

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