Baden-Baden : La boîte à souvenirs de Violetta

La Scène, Opéra, Opéras

Baden-Baden. Festspielhaus. 22-V-2015. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, mélodrame en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Rolando Villazón. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Thibault Vancraenenbroeck. Lumières : David Cunningham. Chorégraphie : Philippe Giraudeau. Avec : Olga Peretyatko, Violetta Valéry ; Atalla Ayan, Alfredo Germont ; Simone Piazzola, Giorgio Germont ; Christina Daletska, Flora Bervoix ; Emiliano Gonzalez Toro, Gastone ; Tom Fox, Baron Douphol ; Konstantin Wolff, Marquis d’Obigny ; Walter Fink, Docteur Grenvil ; Deniz Uzun, Annina ; Suzanne Preissler, trapéziste. Balthasar-Neumann-Chor (Chef de chœur : Detlef Bratschke), Balthasar-Neumann-Ensemble, direction : Pablo Heras-Casado.

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s’affirme comme une magnifique Traviata dans la mise en scène d’un ancien interprète d’Alfredo, le ténor . et complètent une distribution sans fausse note.

Bien avant que les violons n’entonnent leur chant éthéré qui ouvre le prélude, Violetta est à l’avant-scène, secouée de quintes de toux, au seuil de la mort, sur une horloge symbolique de la fuite du temps. Seul vestige de sa gloire et de sa richesse passées, une boîte à musique et à bijoux égrène sa lancinante mélodie qui, telle la madeleine de Proust, va éveiller les souvenirs. Violetta peut ainsi revivre les étapes marquantes de sa vie qui s’achève si prématurément, à commencer par sa rencontre avec Alfredo, son seul véritable amour, quand elle était encore la reine de la fête, le centre d’intérêt de la haute société, au milieu de l’arène et du «cirque» de la vie nocturne parisienne, telle une acrobate dont chacun attendrait la chute.

Passé à la mise en scène, le ténor n’y fait certes pas preuve d’une extrême originalité. L’horloge évoque irrésistiblement Willy Decker à Salzbourg, où le même Villazón incarnait Alfredo face à la Violetta d’Anna Netrebko. La construction en flash-back, la transposition dans l’univers du cirque et de la commedia dell’arte, le dédoublement de l’héroïne, cette fois par une authentique trapéziste aussi blonde qu’elle est brune, ont tous un goût de déjà vu et compliquent assez inutilement la narration. Mais, avec l’aide du décor, des costumes et des éclairages très colorés et variés de ses collaborateurs, tient avec fermeté et conviction son postulat de bout en bout. La fête chez Flora du 3ème acte prend la forme d’une cérémonie funèbre à la Eyes Wide Shut de Kubrick, qui voit la chute et la mort sociales de Violetta. Ce travail de mise en scène soigneusement pensée et de direction d’acteurs plus relâchée trouve son accomplissement dans un dernier acte poignant et resserré où, comme au tout début du spectacle, Violetta seule et abandonnée à l’avant-scène revit ou peut-être ne fait que rêver le retour in extremis d’Alfredo avant de mourir.

Il est d’usage d’affirmer que trois types de voix sont nécessaires pour incarner pleinement le rôle titre. Olga Peretytako est incontestablement dotée de la première, celle de soprano colorature. La brillance du Brindisi, les fioritures belcantistes de la cabalette «Sempre libera» et son contre-mi bémol final optionnel ici affirmé et longuement tenu ne lui posent aucun problème. Mais il est assez fascinant de découvrir ensuite les capacités de métamorphose et de transcendance dont cette voix au départ assez frêle de texture est capable. L’aigu s’arrondit, le médium se renforce pour un «Amami Alfredo !» déchirant et transperçant l’orchestre ou, à l’inverse, le timbre sait s’amincir, se raréfier pour un «Addio, del passato» murmuré et bouleversant. Et comme l’actrice n’est pas en reste et sait révéler toutes les facettes du personnage, on tient là une Violetta majeure, comme l’avait déjà noté notre confrère lors de sa prise de rôle à Lausanne.

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A ses côtés, est un superbe Alfredo, jeune et fougueux mais néanmoins nuancé, mâle d’accent et ensoleillé de timbre, enrichi d’un très discret vibratello «à la Calleja» qui lui assure une projection impeccable. Ludovic Tézier étant souffrant, c’est le baryton qui vient le remplacer en Germont Père, comme il l’avait fait tout récemment pour Don Carlo di Vargas dans La Forza del Destino à Munich. La mise en scène qui le transforme assez inexplicablement en Commandeur de Don Giovanni ne lui facilite pas l’expressivité scénique. L’incarnation est un peu monolithique mais la voix est de toute beauté, ronde et ample sur tout l’ambitus et d’une homogénéité exemplaire. C’est un sans faute qu’offre d’ailleurs l’ensemble de cette distribution, jusque dans les plus petits rôles parfaitement tenus et caractérisés.

Le , formation «historiquement informée» pour dire qu’elle utilise des instruments d’époque, apporte ses sonorités pures et nettes, aux cordes peu vibrées (délicate et aérienne introduction du Prélude) et aux bois agrestes et francs. Le Balthasar-Neumann-Chor assure lui aussi une prestation intense et précise. A leur tête, insuffle une appréciable énergie, soignant tout autant la plénitude des tutti que la subtilité et la retenue des moments plus introspectifs. Il n’évite toutefois pas quelques pesanteurs dans la scansion rythmique.

Crédit photographique : (c) Andrea Kremper

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