L’Ange de Feu, Prokofiev ardent à Berlin

La Scène, Opéra, Opéras

Berlin. Komische Oper. 22-XII-2015. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : L’Ange de feu, opéra en cinq actes sur un livret du compositeur d’après le roman de Valeri Brioussov. Mise en scène : Benedict Andrews ; décor : Johannes Schütz ; costumes : Victoria Behr. Avec : Svetlana Sozdateleva (Renata) ; Evez Abdulla (Ruprecht) ; Jens Larsen (L’inquisiteur) ; Xenia Vyaznikova (Diseuse de bonne aventure/Abbesse) ; Dmitry Golovnin (Agrippa von Nettesheim/Méphistophélès)… Chœur et orchestre de la Komische Oper Berlin ; direction : Vassily Sinaisky.

Feurige Engel drama2014005_1470L’Ange de feu au Komische Oper de Berlin : une reprise, certes, mais ambitieuse et de qualité.

Il fut un temps où les politiciens berlinois pouvaient envisager sans trop de scrupules la suppression du moins bien doté et moins fréquenté des trois opéras berlinois. Depuis, les choses ont bien changé : la maison continue à avoir la plus faible subvention (30 millions d’euros sur une subvention globale des opéras berlinois proche de celle de l’Opéra de Paris), mais le public est revenu, et il est revenu pour de bonnes raisons. Un répertoire d’une diversité unique, du baroque au répertoire contemporain en passant par une série continue d’opérettes et de musicals, et des productions diversement réussies mais toujours soignées. Parmi la vingtaine de productions données cette saison, L’Ange de feu n’est pas la moins ambitieuse, mais une maison qui a, ces dernières années, donné successivement Le Grand Macabre (en 2013), Moïse et Aaron et Les Soldats (en 2014) n’a peur de rien. Créée en janvier 2014, cette production est reprise pour cinq nouvelles représentations, et on ne peut que s’en réjouir. Reprise, certes, mais sans la moindre trace de routine ou de baisse de motivation.

La seule vraie faiblesse du spectacle est sans doute son décor, des parois grisâtres montées et démontées en fonction des besoins : c’est pratique et habilement utilisé, mais il faut bien dire que la comparaison avec les merveilles d’une Anna Viebrock ou d’une Małgorzata Szczęśniak est un peu cruelle. Mais peu importe : la production de fait le choix on ne peut plus judicieux de s’intéresser aux personnages, avec empathie et fougue, plutôt que de chercher à en mettre plein les yeux comme l’œuvre pourrait sembler y inciter. Dès le monologue de Renata récapitulant son parcours au début de l’opéra, des jeunes filles font leur apparition, un peu fantomatiques (elles sont, ce qui est rare, remarquablement dirigées) : ce qu’elles jouent, ce n’est ni précisément ce que décrit Renata, ni l’explication précise du trauma qui hante Renata, mais ses conséquences. Tout au long du spectacle, ces jeunes filles à tous les stades de la préadolescence et de l’adolescence accompagneront Renata, parfois en simples spectatrices empathiques, parfois avec un rôle plus actif et parfois hostile : c’est de leur ambiguïté que vient la force de cette idée de mise en scène. Andrews a aussi choisi de confier à l’interprète de l’Inquisiteur qui condamne Renata au bûcher à la fin de l’opéra le rôle muet de Heinrich, en qui Renata avait cru reconnaître l’Ange de feu qui hantait ses rêveries d’enfant. Andrews l’identifie dès le début comme un prêtre, et l’actualité de ces dernières années en fait une allusion peut-être un peu trop appuyée, mais les apparitions successives du personnage donnent une réelle cohérence au parcours de Renata dans l’opéra. Mais Andrews ne se prive pas non plus de faire plus explicitement peur, et il ne s’interdit pas l’humour : la scène du philosophe occultiste Agrippa von Nettesheim est à la fois drôle et terrifiante.

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La distribution réunie à Berlin est essentiellement russe : , soliste au Théâtre Helikon de Moscou, domine aisément la scène, d’autant plus qu’elle a eu l’occasion, il y a quelques semaines, de remplacer Evelyn Herlitzius dans ce rôle à Munich (pour une nouvelle production signée par… Barrie Kosky, le directeur de la Komische Oper) ; parmi les rôles plus secondaires, l’aisance que des non-russophones auraient sans doute plus de mal à atteindre est précieuse : est un remarquable ténor de caractère, inquiétant à souhait. L’autre grand rôle de la pièce, celui de Ruprecht, est confié à un baryton azéri, , qui pourrait peut-être avoir un peu plus de mordant, mais assure sans démériter les difficultés de la partition. Quelques rôles, cependant, restent confiés aux artistes de la troupe : c’est un plaisir de les voir s’intégrer au spectacle et participer de l’enthousiasme commun qui semble animer tous les participants, y compris un orchestre admirablement animé par le très expérimenté Vassily Sinaisky, éphémère directeur musical du Bolchoi. À ce niveau de qualité de programmation et à ce niveau de qualité dans la réalisation d’œuvres aussi ambitieuses que l’opéra maudit de Prokofiev, on aura du mal à trouver beaucoup de rivaux pour la Komische Oper.

Crédits photographiques : L’Ange de feu à Berlin  – Iko Freese / drama-berlin.de

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