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L’Oristeo de Cavalli : le retour

Festivals, La Scène, Opéra

Marseille. 11-III-2016. Théâtre de La Criée. L’Oristeo, dramma per musica de Francesco Cavalli, sur un livret de Giovanni Faustini. Mise en scène, scénographie et vidéo : Olivier Lexa. Lumière : Simon Allatt. Costumes : Julia Didier. Avec : Romain Dayez, Oristeo; Aurora Tirotta, Diomeda, Amore ; Zachary Wilder, Trasimede, L’Interesse ; Lucie Roche, Corinta, Penia ; Pascal Bertin, Oresde, Una Grazia ; Maïlys de Villoutreys, Ermino, Nemeo, Una Grazia ; Lise Viricel, Euralio, Una Grazia. Concerto Soave, direction : Jean-Marc Aymes.

Francois Guery_1651Pour sa 14e édition, le festival Mars en baroque, imaginé par et , crée l’événement en redonnant vie, après 365 ans de silence, aux notes ensorcelantes de l’Oristeo de .

Et si l’explication de la popularité encore toute relative de Cavalli, en sus de l’état problématique des manuscrits, se trouvait aussi dans la complexité extrême de ses livrets, voire dans le fil de scénarii plus lâches que celles des trois astres monteverdiens  ? Équivalent musical de la cosmogonie shakespearienne, l’art de Cavalli contrepointe l’intrigue principale d’un opulent bestiaire comique. Cet aspect n’a pas échappé à Olivier Lexa, Directeur musical du Venetian Centre for Baroque music et par ailleurs spécialiste passionné et passionnant de Cavalli, qui, après l’Eritrea (sa première réalisation lyrique à Venise), met en scène à Marseille cet opéra qu’il considère comme l’un des premiers opera buffa (cf. notre entretien avec lui).

Imaginons un Don Giovanni (Oristeo), qui, accusé à tort de la mort du Commandeur (ici le père de la princesse Diomeda) se travestit comme La Finta giardiniera dans un jardin où erreront les couples transformistes de Cosi fan tutte, mais aussi les naïades d’Ariane à Naxos et vous aurez une idée du tournis scénaristique imposé par le livret de Faustini à son compositeur, aux metteurs en scène à venir, ainsi qu’au spectateur, qui aura fort à faire pour démêler l’écheveau, sentimental bien sûr, jusqu’au lieto fine obligé, après que l’on aura tout de même tenu les propos les plus désabusés sur l’amour, guest star obligato de l’affaire. S’atteler à la mise en scène d’un opéra de Cavalli n’est pas de tout repos. Musicalement et scéniquement c’est un travail d’archéologue. Pas étonnant que Mariame Clément, pour sa lecture d’Il Giasone, ait judicieusement choisi de situer l’action dans… un chantier de fouilles!

À l’actif de la démarche d’, applaudissons l’alléchant parti-pris d’animer le corps des chanteurs d’un mouvement perpétuel censé donner à voir l’inspiration hautement sensuelle d’une musique géniale, ainsi que l’envie d’en découdre avec tous les codes, de la gestique baroque notamment. Cette déconstruction systématique, où commedia dell’arte flirte avec un soupçon de comédie musicale, rappelle tout à la fois les hilarantes incarnations de la Callas et de Barbara du regretté Claude Vega et le second degré réjouissant d’une Jacqueline Maillan. Le ton est donné avec cette Diva/Princesse peinant à trouver à reculons l’ouverture du rideau où elle doit s’engouffrer, ou encore les incessants coups de pieds donnés aux plis démesurés de son costume dans le droit fil de ceux que l’humoriste française adressait à la robe de Madame Sans-Gêne. Le duo d’adieu entre Diomeda et Trasimede est de la même eau parodique. Pour les retrouvailles finales, Oristeo, préoccupé par son beau canto, laisse carrément choir sur le même mode sa Diomeda enfin retrouvée. Savoureux !

Las, l’audacieux concept se dilue dans une réalisation insuffisamment maîtrisée, avec frontière indistincte entre vraie direction d’acteur et libre improvisation. Le rire escompté laisse place à un sourire dubitatif où perce la mélancolie des regrets face à une gestique plus sommaire qu’inspirée, un humour potache (on aura droit à une reproduction du «  célèbre » tableau du Père Noël est une ordure, grognement porcin en sus). Pour convaincre, il aurait fallu certainement aller plus loin dans l’absurde.

Savait-on mieux rire à l’époque de l’opéra vénitien que dans la nôtre, plus encline aux lamenti ? Il n’est pas sûr, de toutes façons, qu’un parti pris uniment parodique freinant de surcroît l’empathie du spectateur envers les personnages, serve Cavalli. D’autant que sa musique, d’une sensuelle mélancolie, semble tout de même tenter de dire autre chose. Que l’on approche ici dans les deux vidéos en cinémascope en fond de scène : en charge de remplacer les toiles peintes de jadis, elles captent en temps réel la poésie de deux crépuscules, celle d’un jardin où errent deux hallebardiers fantasques, l’autre de la mouvance d’une mer infinie. C’est sobre et beau, tout comme ce jeté de tapis orientaux ou encore l’orchestre éclairé à la bougie sur scène. Mais on guette en vain l’ombre du choc esthétique que l’on est en droit d’attendre de toute représentation d’opéra. Celui qu’aurait pu par exemple créer un des décors imaginés pour L’Oristeo par la classe de MANAA du lycée Diderot présenté dans le hall de La Criée, avec sa troublante colonnade de miroirs.

IMG_4181 photo Christian DRESSE 2016

 

Le fait que les chanteurs se voient quasiment tous assurer deux rôles ne facilite pas non plus le suivi de la narration. Les costumes, mêlant l’ancien et le moderne, se situent dans un trop prudent entre-deux pour être totalement lisibles.

L’on craint même un court instant que l’option du rire à tout prix n’entraîne quelques dégâts collatéraux au sein de la fringante équipe vocale en entendant la voix comme durcie par la caricature de la Diomeda d’. Fort heureusement, la chanteuse impose peu à peu les moyens assez conséquents qui sont les siens. Le très amusant , issu du fructueux Jardin des Voix, est tout au bord du même précipice mais parvient ensuite à confirmer l’espoir que l’on place en lui. La très active Corinta de est d’une parfaite musicalité. dote le rôle finalement secondaire d’Oristeo de l’évidence d’une voix conduite sans affectation. On retrouve toujours avec plaisir l’alto maîtrisé de Pacal Bertin, aussi à l’aise dans le bouffe du jardinier Oresde que dans le sublime trio des Grazie qui conclut l’Acte I, où les merveilleuses et (parfaites dans leurs autres incarnations) sont au diapason de l’apesanteur sublime d’une scène qui constitue le sommet de l’œuvre.

Dirigeant une partition qu’il a dû déchiffrer, polir, abréger légèrement, condenser en  2 actes de 2h10, fait preuve, à la tête des dix instrumentistes de son d’une musicalité sobre et toujours poétique. A l’opposé des orchestrations ronflantes, il privilégie l’intimisme du jaillissement subtil de timbres d’un autre temps, d’une musique qui est la séduction même.

Crédits photographiques: Christian Dresse/ François Guery

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