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Brillant Mefistofele de Boito au Festival de Pentecôte de Baden-Baden

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Baden-Baden. Festspielhaus. 13-V-2016. Arrigo Boito (1842-1918) : Mefistofele, opéra en un prologue, quatre actes et un épilogue sur un livret du compositeur, d’après Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Gesine Völlm. Lumières : Bernd Purkrabek. Vidéo : Martin Eidenberger. Avec : Erwin Schrott, Mefistofele ; Charles Castronovo, Faust ; Alex Penda, Margherita ; Angel Joy Blue, Elena ; Jana Kurucová, Marta ; Bror Magnus Tødenes, Wagner ; Luciana Mancini, Pantalis ; Rudolf Schasching, Nerèo ; Susanne Preissler, trapéziste. Philharmonia Chor Wien (Chef de chœur : Walter Zeh), Cantus Juvenum Karlsruhe (Chef de chœur : Anette Schneider), Orchestre philharmonique de Munich, direction : Stefan Soltesz

Mefistofele_Baden-Baden_2016_c_Andrea_Kremper_25bisUne mise en scène originale et spectaculaire, une distribution de qualité internationale, un orchestre et un choeur somptueux, une direction énergique et convaincue : autant d’atouts qui ont mené Mefistofele de Boito à un accueil triomphal du public.

Poursuivant son exploration du mythe de Faust, après celui de Gounod en 2014 et La Damnation de Faust de Berlioz en 2015, le Festspielhaus de Baden-Baden présente cette fois le bien plus rare Mefistofele, l’unique opéra achevé et représenté de son vivant par . Si le compositeur et écrivain italien doit plus sa renommée aux livrets qu’il a écrits pour les deux derniers opéras de Verdi (Otello et Falstaff), son Mefistofele est pourtant une œuvre fascinante, foisonnante et progressiste, faisant la part belle aux chœurs, mais qui a dû dérouter ses contemporains et n’a pas rencontré véritablement l’adhésion du public en dépit de remaniements successifs.

A l’instar de La Damnation de Faust, Mefistofele est constitué d’une succession de scènes sans trame dramatique continue et pose les mêmes problèmes de réalisation scénique. Soucieux d’éviter la rupture de trop longs changements de décors, a opté pour une structure unique à géométrie variable (travail de Johannes Leiacker) avec deux éléments principaux : un rideau de lamé argenté et un crâne géant rotatif, symbole évident de la Mort qui plane sur toute l’histoire, alternativement structure menaçante, refuge domestique de Faust ou poste d’observation et de domination pour Mefistofele. Les lumières magiques de Bernd Purkrabek font scintiller le rideau de mille feux pour évoquer le Paradis du prologue et de l’épilogue et les vidéos inventives et remarquablement réalisées de Martin Eidenberger animent ce décor de formules scientifiques, d’architectures stylisées ou évoquent la végétation du jardin de Margherita. Quelque rares éléments viennent compléter ce dispositif : une chaise et une ampoule nue pour le spartiate laboratoire du scientifique Faust, deux escaliers de music-hall pour la scène du Sabbat antique.

Dans cette scénographie aréaliste, simple mais éblouissante et puissamment évocatrice, a particulièrement soigné le traitement de l’imposante masse chorale, qu’il manie avec habileté (de subjuguantes apparitions et disparitions à travers le rideau lamé) et individualise tant par le geste que par les costumes de Gesine Völlm. Ainsi, le chœur céleste revisite les mythes du spectacle, de la commedia dell’arte (Pierrot et Colombine) au cinéma (Marilyn, Scarlett O’Hara, Charlot), de l’opéra (Violetta, Butterfly) à la comédie musicale (My Fair Lady) jusqu’à la musique dite populaire (Elvis Presley ou Michael Jackson). Vêtu de costumes bavarois colorés et de masques mortuaires pour la Fête de Pâques du premier acte, peuple de vieillards au Sabbat antique, le chœur subit ainsi de multiples transformations stimulantes pour l’œil et l’esprit. Plus classique et mesuré dans la direction des solistes, Philipp Himmelmann parvient néanmoins à en faire plus que des silhouettes et à occuper le vaste plateau du Festspielhaus.

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En cela, la forte personnalité de certains chanteurs lui est un atout indéniable. poursuit son exploration des rôles démoniaques à la suite de son Méphistophélès de Gounod anthologique de 2014. Tempes rasées et nuque tatouée, il y renouvelle sa prestation formidable de présence, d’engagement, de liberté, toujours séducteur « en diable » et presque plus sympathique que satanique. Le médium et l’aigu conservent tout leur impact quasiment physique, timbrés et puissamment projetés mais le rôle est beaucoup plus grave que chez Gounod et le pousse à ses limites dans les extrêmes basses. Parfois irrégulier, touche avec le Faust de Boito un rôle à sa pleine mesure. En grande forme vocale, avec des aigus surs et donnés à pleine voix, il trouve pour son duo avec Elena des accents enflammés et pour la scène finale des demi-teintes désolées absolument magnifiques. Cette Elena, c’est la somptueuse  ; son timbre pulpeux et merveilleusement homogène, la qualité du legato, la pureté et la puissance de l’aigu dominant les tutti y font une forte et indélébile impression. Du coup, la Margherita d’ paraît sous-dimensionnée. La voix n’est pas très grande, le timbre plus corsé qu’angélique mais un fin vibratello lui assure une bonne projection. Pour son grand air de la prison « L’altra notte in fondo al mare », peut-être intimidée par l’enjeu en ce soir de première et très précautionneuse, elle ne parvient pas à susciter l’émotion. Le reste de la distribution est parfaitement au diapason ; Marta bien caractérisée mais un peu trop poitrinante de , Wagner à la vocalise déliée de tout jeune et timbre mordoré de Luciana Mancini en Pantalis, se mariant impeccablement avec celui d’ pour leur duo qui ouvre le quatrième acte.

Dans la fosse, l’ s’affirme toujours comme une des meilleurs orchestres d’opéra au monde : des cordes, notamment graves, au velouté à se damner, des vents sûrs et engagés, une petite harmonie subtile et colorée. A sa tête, assure une parfaite mise en place, en obtient des tutti orgiaques comme de délicates textures sonores, soigne rythmique et équilibres. Mais la réussite de ce spectacle — et accueilli comme tel par le public avec des hurlements de satisfaction — ne serait pas complète sans la fantastique prestation du Philharmonia Chor de Vienne, complété par le chœur d’enfants Cantus Juvenum de Karlsruhe à la justesse impeccable. Bien que fortement mis à contribution par la partition, ils assurent avec brio par leur implication scénique, leurs qualités de puissance sans jamais se désunir, leurs capacités de variété dans les couleurs, des embrasements de fins d’actes absolument sidérants.

Crédit photographique :  (Mefistofele) © Andrea Kremper

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Baden-Baden. Festspielhaus. 13-V-2016. Arrigo Boito (1842-1918) : Mefistofele, opéra en un prologue, quatre actes et un épilogue sur un livret du compositeur, d’après Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène : Philipp Himmelmann. Décors : Johannes Leiacker. Costumes : Gesine Völlm. Lumières : Bernd Purkrabek. Vidéo : Martin Eidenberger. Avec : Erwin Schrott, Mefistofele ; Charles Castronovo, Faust ; Alex Penda, Margherita ; Angel Joy Blue, Elena ; Jana Kurucová, Marta ; Bror Magnus Tødenes, Wagner ; Luciana Mancini, Pantalis ; Rudolf Schasching, Nerèo ; Susanne Preissler, trapéziste. Philharmonia Chor Wien (Chef de chœur : Walter Zeh), Cantus Juvenum Karlsruhe (Chef de chœur : Anette Schneider), Orchestre philharmonique de Munich, direction : Stefan Soltesz

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