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Tcherniakov psychanalyse son Pelléas à Zürich

La Scène, Opéra, Opéras

Zürich. Opernhaus. 14-V-2016. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes et dix-neuf tableaux sur un poème de Maurice Maeterlinck. Mise en scène et décors : Dimitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Vidéos : Tieni Burkhalter. Dramaturgie : Beate Breidenbach. Avec : Jacques Imbrailo, Pelléas ; Corinne Winters, Mélisande ; Kyle Ketelsen, Golaud ; Yvonne Naef, Geneviève) ; Brindley Sherrat, Arkel ; Damien Göritz, Yniold. Philharmonia Zürich et Chœurs de l’Opéra de Zürich, direction : Alain Altinoglu.

pelleas3D’emblée, on reconnaît les éléments qui signent la « patte Tcherniakov » : cette ambiance glacée aux couleurs vives et sofas au design étudié, avec une vaste baie vitrée donnant sur un jardin, une table longue, propice aux inévitables réunions de famille.

Projetées sur un immense écran vidéo, les images de synthèse du jardin donnent à voir l’écoulement du temps comme élément du caractère inéluctable et mortifère de l’ennui bourgeois qui règne dans ce lieu clos et hyper sécurisé.

Si travaille en profondeur le jeu de trompe l’œil qui s’établit entre le spectateur et la scène, c’est dans la mesure où il fait le pari (forcément risqué) de « psychanalyser » ses personnages à l’aune du livret. On lit en effet dans le jeu des acteurs les conséquences d’une action censée se dérouler entièrement et exclusivement dans leur esprit. Il n’y a donc « rien à voir » stricto sensu, rien d’autre par exemple que Mélisande se contorsionnant sur son sofa, en prise avec le trauma qui précède sa rencontre avec Golaud. Cette approche donne un éclairage particulier au mystère qui plane sur cette première scène, dans laquelle on ne perçoit que des bribes de réalité à défaut de bien saisir pourquoi Mélisande se retrouve seule dans les bois.

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Si la perspective n’a pas la prétention de résoudre toutes les énigmes posées par Maeterlinck, elle a au moins le mérite de proposer une lecture aussi originale que troublante. Introduite dans cette bonne société d’Allemonde par le docteur Golaud, la jeune Mélisande présente tous les signes d’une crise mêlant adolescence contrariée et choc émotionnel. Impossible de démêler définitivement histoire d’amour et thérapie clinique pour expliquer l’arrivée de la jeune fille dans cette prison mondaine aux faux airs de clinique huppée. Passe encore pour le teint chlorotique mais il faudra se passer de la blonde et longue chevelure… Brune et rebelle, cette Mélisande à la mine hâve joue sur plusieurs tableaux, entre mystère et séduction comme dans la scène des souterrains où un Golaud à la santé mentale défaillante tentant d’imposer à son demi-frère la vision dénudée de cet obscur objet de désir.

Le rapport de violence entre les personnages se trouve exacerbé par le décalage entre les situations feintes ou réelles et la réalité du bouleversement sentimental. Mélisande se retrouve dans un milieu patriarcal et hostile placé sous la férule d’Arkel, avec la présence du petit Yniold, sorte de personnage double et miroir de son propre malheur. Tous deux semblent flotter comme deux anomalies dans cet univers fermé. La première avec sa dégaine d’adolescente vêtue de noir, le second avec ses écouteurs et son attitude entre ennui profond et autisme.

Le plateau affiche un niveau rarement entendu avec la particularité – assez rare pour être soulignée – d’une diction française remarquable. Excellent Leporello dans la production aixoise de Don Giovanni en 2013, impose ici un Golaud absolument bouleversant. Sur le fil du rasoir entre folie et brutalité, il est le trait d’union dramatique qui relie Mélisande à la société d’Allemonde. Le Pelléas très sensible et vibrant de se saisit d’un personnage à la hauteur de ses moyens. La mise en scène troquant le meurtre contre une fuite assez lâche avec valise et sac à dos, il sera difficile de trouver dans son interprétation la fragilité et les élans du sentiment amoureux. Cette approche explique également l’effet de distanciation dans le jeu et le chant de la Mélisande de Corinne Winters. Un peu en retrait dans le galbe des phrases et de la projection, la jeune soprano américaine affiche un jeu d’actrice remarquable. L’Arkel sonore et tonnant de tranche avec les profils souffreteux et cacochyme qu’on y entend d’ordinaire, démontrant la position stratégique que lui accorde Tcherniakov. Méconnaissable dans son déguisement de grande bourgeoise décadente, est une Geneviève fabuleuse. L’épisode de la lecture de la lettre est un pur chef d’œuvre en soi, interprété avec une rare perfection de ton et de phrasé. Le jeune Yniold trouve en un équivalent sans pareil. Membre de l’illustre Tölzer Knabenchor, il réalise une prestation de tout premier plan et prouve au passage que le recours à des sopranos travesties n’est pas impératif.

La direction d’ déploie un écrin sonore assez paradoxal. Attendri et volubile quand il s’agit de colorer la ligne générale d’une intention « impressionniste » dans la première partie, il plonge progressivement dans une véhémence très contrastée qui gagne en volume au détriment de la finesse des équilibres. Maigre réserve qui n’affaiblit en rien la force et l’évidence d’une soirée chargée en émotions.

Crédits photographiques : Toni Sutter

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