Les dernières œuvres de Steve Reich par l’Ensemble Modern et Brad Lubman

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Paris. Philharmonie 2 – Salle des Concerts. 12-XI-2016. Steve Reich (né en 1936) : Pulse ; Runner. Lou Harrison (1917-2003) : Concerto pour orgue et orchestre de percussions ; John Cage (1912-1992) : Credo in US. Ensemble Modern, Brad Lubman : direction.

reich-tofNuit américaine à la Philharmonie de Paris avec un programme baptisé « Pulse », qui cache rien moins que la création française des deux dernières œuvres de , Pulse et Runner, encadrant deux partitions rares de et . Le tout sous les doigts de l’ et de leur chef de ce soir, .

Donné en première française et créé dix jours auparavant au Carnegie-Hall de New-York à l’occasion du concert anniversaire des 80 printemps du Maître, Pulse est un hapax dans la production récente de : il s’agit en effet d’une œuvre d’un seul tenant (15 minutes), au caractère allant et au tempo constant, sans réel changement d’atmosphère. Composé en réaction à son Quartet pour deux pianos et deux vibraphones (2013) à la virtuosité tourbillonnante, Pulse se fige au contraire dans une texture aérienne de bois et de cordes (sans violoncelles), dont le socle est une légère et subtile pulsation de piano et de basse électrique. Débutant par de diaphanes arpèges sur des accords parfaits, la musique se déploie progressivement, tel un organisme en gestation, à la fraîcheur juvénile. Gorgée d’harmonies majeures et solaire, Pulse est une œuvre qui cherche la simplicité sans céder à la facilité, pour un Reich qui apparaît ici avant tout comme un mélodiste et un coloriste.

Partition marquante d’un compositeur bien trop peu joué dans nos contrées, le Concerto pour orgue et orchestre de percussions (1973) de se trouve être une œuvre typique de cet éminent « maverick », compositeur américain inclassable, grandement influencé par les traditions des gamelans balinais et javanais. On est ici notamment frappé par les mouvements extrêmes (I et V) en forme de joyeuse transe extatique aux spectaculaires passages où toutes les percussions en homophonie se déchaînent allègrement, ainsi que par un court quatrième mouvement fin, gracile et ciselé. Un concerto pour orgue dont la partie soliste est servie avec conviction par le pianiste , pourtant pas forcément à l’aise avec l’instrument (un horrible orgue électrique tandis qu’un bel instrument à tuyaux dort à quelques mètres dans la Grande Salle…). On se délecte bien plus du furieux ensemble de percussions à l’investissement décuplé par le geste de , lui-même un ancien percussionniste !

C’est un esprit fou et ludique qui traverse Credo in US (1942) de . Partition hétéroclite, elle est une des rares conçues originellement par Cage afin d’être dansée, en l’occurrence par la compagnie de . Œuvre foisonnante faisant intervenir à la fois un piano aux ostinatos marqués, une sonnerie électrique, un poste de radio captant une émission locale (flash info à propos des attentats du 13 Novembre), ainsi qu’un attirail de percussions alliant gongs, toms et boîtes de conserves, Credo in US, œuvre de collage délirante et irrévérencieuse, résonne ce soir de manière toute particulière quelques jours seulement après l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche.

img_0028_photo_by_ryan_jenkis_ldPour conclure ce concert, autre événement de la soirée, la création française de Runner de Steve Reich, donné pour la première fois la veille au Covent Garden de Londres, accompagnant une chorégraphie originale de . Écrite pour un grand ensemble de dix-neuf musiciens alliant cordes, vents, pianos et vibraphones (en réalité deux ensembles jouant le plus souvent en stéréophonie), cette nouvelle oeuvre de seize minutes revient à une alternance entre passages rapides et lents plus typique du compositeur, dans un esprit bien plus rythmique que celui du souffle aérien traversant Pulse. Toujours en coloriste, Reich n’hésite pas à user d’une sorte de « saturation diatonique », prompte à créer à l’aide d’harmonies pleines et ambiguës une sensation ambivalente. En effet, le battement ininterrompu de doubles croches au piano donne la même sensation que lors d’un trajet en train ou en voiture, à savoir que plus la vitesse augmente, plus une sensation de fausse immobilité se fait ressentir. On se laisse au final à la fois happer par l’entrelacs des motifs et la superposition de sons ténus, mais dans le même temps on regrette une matière souvent peu caractérisée, que l’on peine à saisir pleinement.

Encore un peu « vert » dans les nouvelles partitions de Reich, l’ fait toutefois montre d’une belle et intense musicalité, que l’on apprécie d’autant plus dans le cas d’un ensemble de musique contemporaine. Quant à Brad Lubman, on se désespère de le voir aussi peu souvent en France. Chacune de ses apparitions nous montre qu’il est l’un des tous meilleurs chefs, dont la passion est de diffuser la musique de notre temps, et celle de Steve Reich en particulier, dont il créé presque toutes les partitions depuis vingt ans (et dont on avait récemment salué la gravure du dernier CD consacré au compositeur).

Crédits photographiques : Steve Reich © Thor Brødreskift / Brad Lubman © Ryan Jenkis

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