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La Renarde de Janáček à Bruxelles, une jeunesse mature

La Scène, Opéra, Opéras

Bruxelles. La Monnaie (salle provisoire). 17-III-2017. Leoš Janáček (1854-1928) : La petite renarde rusée. Mise en scène, décors, costumes : Christophe Coppens ; collaboration aux décors : I.S.M. Architectes. Avec : Andrew Schroeder (le garde forestier) ; Sara Fulgoni (sa femme) ; John Graham-Hall (Maître d’école) ; Alexander Vassiliev (Curé, Blaireau) ; Vincent Le Texier (Harašta) ; Yves Saelens (Aubergiste) ; Lenneke Ruiten (Renarde) ; Mireille Capelle (Femme de l’aubergiste) ; Éléonore Marguerre (Renard) ; Kris Belligh (Chien) ; Willem van der Heyden (Coq)… Orchestre Symphonique et Chœurs de la Monnaie ; direction : Antonello Manacorda.

FOXIE_Vincent Le Texier (Harašta ), Lenneke Ruiten (Bystrouška_Foxie) @B. Uhlig _ De Munt La MonnaieJuvénile mais pas infantile : les forces vives de la Monnaie proposent une version stimulante à défaut d’être parfaite du chef-d’œuvre de Janáček.

Foxie! C’est sous ce nom que la Monnaie présente sa nouvelle production de l’antépénultième opéra de Janáček – les titres donnés dans les différentes langues d’Europe de l’Ouest ne rendent pas plus justice à celui donné par Janáček, Les aventures de la renarde Fine-Oreille. L’anglais, qui sait, est peut-être nécessaire pour effacer la frontière linguistique belge, mais ce titre nouveau a le mérite d’avoir la brièveté et l’énergie de la partition. C’est Christophe Coppens, couturier devenu plasticien qui fait ses débuts à l’opéra avec ce spectacle, qui a choisi cette version du titre, et elle va parfaitement à son projet pour cette œuvre : pas d’animal, et presque pas de nature : il y a bien des renards sur scène, mais c’est le char d’une parade ou un animal empaillé qui décore l’auberge. La nature est un décor du monde moderne, elle n’en est plus l’environnement.

La Renarde de Janáček est tout sauf une jolie histoire pour les enfants : c’est une métaphore chaleureuse, méditative, souriante et émouvante de l’existence humaine, et l’image d’Epinal naturaliste est la pire offense qu’on pourrait lui faire. Christophe Coppens, lui, choisit de se passer de la dimension métaphorique pour travailler sans intermédiaire sur l’humain, en soulignant une dimension importante de l’œuvre : la jeunesse. Cette Foxie, donc, rencontre son Goldie : la rencontre de la renarde et du renard est le plus beau coup de foudre de l’histoire des arts depuis Roméo et Juliette, et Coppens lui donne la légèreté et l’intensité nécessaire, avec un côté West Side Story.

FOXIE_Andrew Schroeder (Revírník) 2@B.Uhlig _ De Munt La MonnaieAutour d’eux, toute une troupe de figurants qui mettent l’histoire dans le contexte de la jeunesse d’aujourd’hui et d’hier : c’est un travail salutaire face aux caricatures inusables contre les jeunes, que les jeunes d’hier qui les ont subies de leurs parents renvoient sans complexe aux jeunes d’aujourd’hui. Le beau décor conçu par Christophe Coppens, bureau du garde forestier à gauche, auberge à droite, place de banlieue anonyme au centre, leur donne toute la place nécessaire pour s’ébattre : le concept est pertinent, l’espace et la direction d’acteurs le servent efficacement ; on ne peut cependant s’empêcher de penser que telle ou telle scène, à l’auberge par exemple, est moins investie et fait baisser l’intensité du spectacle.

La modernité poétique de l’orchestre de Janáček

Coppens trouve un partenaire adéquat en la personne du chef : d’aucuns peuvent trouver que l’orchestre sonne trop fort et regretter les délicatesses impressionnistes d’autres interprétations, mais ils auraient tort. Manacorda met en évidence l’inépuisable capacité d’invention de Janáček, la modernité de son écriture, et il les met au service de l’émotion et de la poésie, d’autant plus fortes qu’elles ne sont pas mièvres. Les sonorités de l’orchestre de la Monnaie sont tranchantes, mais aussi colorées, et la transparence de la matière orchestrale est remarquable. La salle, il est vrai, ne favorise pas le sfumato, mais l’orchestre et son chef n’en ont ici pas besoin.

Les chanteurs, eux, réagissent de manière très différente à cette énergie orchestrale. Le garde forestier d’Andrew Schroeder est idéal, tout comme le Curé de John Graham Hall ; la Renarde, elle (), a de réels moments de grâce, vocaux comme théâtraux, mais elle peine parfois pour se faire entendre face à l’orchestre : elle s’époumone ainsi dans sa harangue au poulailler, mais elle n’est pas la seule à avoir quelques difficultés. Cela ne gâche pas le plaisir musical, d’autant que tous mettent en évidence la préparation soigneuse qui a précédé ce spectacle. Peut-être un cadre un peu plus intime que la vaste salle provisoire occupée pour quelques mois encore par la Monnaie aurait-elle aidé les chanteurs à mieux franchir l’obstacle ; avec toutes ses imperfections, le spectacle donne néanmoins une forte et digne impression d’un chef-d’œuvre trop souvent incompris.

Photos : © B. Uhlig

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