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À Verbier, déroutant Evgueni Kissin

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Verbier. Salle des Combins. 26-VII-2017. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 29 en si bémol majeur « Hammerklavier » op. 106. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Prélude op. 3 n° 2 ; Préludes op. 23 n° 1 à 7 ; Préludes op. 32 n° 5, 10, 12 et 13. Evgueni Kissin, piano

Evgeny Kissin © Aline Paley (2)D’une palette d’œuvres ingrates quand bien même magistrales, offre le récital d’une performance pianistique inouïe généreusement applaudie par une salle comble acquise à son idole.

. On l’avait annoncé souffrant. Il avait annulé quelques-uns des premiers récitals de sa tournée. Mais, après un concert à Paris, il est présent à Verbier. Une scène sur laquelle il est apparu une bonne vingtaine de fois. Alors, qui l’a entendu si souvent, qui de l’enchantement à la maturité a suivi sa carrière, s’est précipité pour l’entendre encore. C’est devant une salle comble, toute acquise à son idole, qu’ se présente. Immuable tenue de pantalon noir et de veste blanche, le salut bref, le sourire figé, il s’assied bien vite à son piano pour entamer l’immense sonate « Hammerklavier » de Beethoven. Montagne pianistique s’il en est, cette sonate, longue, parfois même ennuyeuse (mais qu’on ne peut critiquer à cause de l’intouchable génie de son compositeur) est entamée à bras le corps par le pianiste. Plus de cinquante minutes de clavier dont on peine à suivre le discours tant les variations sont diverses. Du point de vue mélodique comme rythmique.

Si l’œuvre est déroutante pour qui ne possède pas toutes les clefs du discours pianistique, elle offre le temps d’observer le protagoniste en même temps que de voir et d’entendre les fulgurances musicales qui s’échappent de cette musique. Alors, face à l’agilité incroyable des doigts de Kissin, on constate que les ans n’ont fait qu’ajouter à une dextérité déjà affirmée. Rien ne semble freiner ces doigts qui courent sur le clavier. Rien non plus pour restreindre la force avec laquelle les accords sont plaqués, ni la délicatesse avec laquelle les pianissimos sont joués.

Pourtant. Pourtant, on décèle chez le pianiste des changements plus attachés à sa personne qu’à son jeu. Lui qu’on voyait jusqu’ici avec un visage de cire, le voici qui l’anime. Lui qui ne laissait qu’au rejet en arrière de son échine le soin d’exprimer ses élans, le voici qui le courbe sur son clavier. Alors qu’avec l’âge, on imaginerait l’expérience ouvrant l’âme des artistes en leur conférant la liberté, l’épanouissement, chez Evgueni Kissin, c’est le contraire. Il semble se refermer sur lui-même comme s’il voulait garder la musique pour lui. Alors, même si cette sonate n’est pas d’un lyrisme transcendant, elle devient analytique. Sauf peut-être dans l’Adagio où le soin qu’il porte à poser chaque note donne à entendre une grandeur qui touche ceux qui ont vibré à ses sublimes interprétations de Schubert, par exemple ici-même il y a trois ans.

En deuxième partie, les préludes de Rachmaninov n’offrent guère plus de libération que la « grande » sonate de Beethoven. Là encore, Evgueni Kissin offre un piano d’une grande précision, d’une exactitude de lecture impeccable mais peut-être d’une froideur lyrique extrême. Là encore, le virtuose sait donner corps à cette musique dans d’imposantes nuances contrastées. Pas d’esbroufe chez Kissin mais un art consommé de l’introspection qui parfois peut lasser l’amateur de plus faciles émotions.

Ovationné, Evgueni Kissin offre au public trois bis dont la Toccata de sa propre composition est une démonstration technique éblouissante, témoin vivant de l’univers dans lequel il se trouve.

Crédit photographique : © Aline Paley

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