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Cantates de Bach par Pygmalion : petit miracle pour le concert final

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Église Saint-Jacques-Saint-Christophe de la Villette. 14-V-2018. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : motet Der Gerechte kömmt um BWV deest ; cantate Ich habe genug BWV 82 ; cantate Ich hatte viel Bekümmernis BWV 21 ; Johann Christoph Bach (1642-1703) : arias Mit weinen hebt sich’s an et Es ist nun aus ; Sven-David Sandström (né en 1942) : chœur Es ist genug. Robin Johannsen, soprano ; Lucile Richardot, alto ; Robin Tritschler, ténor ; Tomáš Král, baryton ; Stéphane Degout, basse ; Anne Alvaro, lecture. Ensemble Pygmalion, direction : Raphaël Pichon

pichon_jb_millotDélocalisé en urgence dans une église toute proche pour des raisons liées à la maintenance du bâtiment de la Cité de la Musique, le dernier concert du cycle Bach en sept paroles, consacré au thème de la consolation, n’en a pas moins été un grand moment de la saison parisienne.

Le changement de lieu a été annoncé le jour même, mais tout est prêt pour que le concert se déroule normalement, dans un lieu finalement plus conforme à la destination originale des œuvres : le parfum d’exceptionnel se double du sentiment général d’être en train de vivre un petit miracle. Certes, les musiciens paraissent un peu à l’étroit, et la voix habitée de la comédienne ne passe pas toujours bien dans le système de sonorisation local. Mais l’atmosphère ce soir est unique, et l’acoustique remarquablement nette de l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe de la Villette permet de profiter pleinement de la musique.

La « Consolation » qui sert de fil conducteur se prête bien à la dialectique si courante dans les cantates luthériennes : l’âme humaine trouvera réconfort de ses tourments ici-bas dans l’au-delà, et peut donc dès aujourd’hui se consoler et chanter la paix qui l’attend auprès du Seigneur. Pour l’illustrer, a choisi deux cantates parmi les plus connues de Bach ; si la BWV 21 (Ich hatte viel Bekümmernis), dont les deux parties traitent l’une de l’affliction et l’autre de la paix et la joie futures, est donnée en fin de concert de manière classique, la célébrissime BWV 82 (Ich habe genug) bénéficie de la recherche d’originalité qui fait le sens du cycle. Les couples d’airs et récitatifs sont en effet entrecoupés par des motets (ou arias) de , cousin du père de Johann Sebastian, et par des lectures extraites d’À la lumière d’hiver de Philippe Jacottet, qui font pleinement écho aux paroles du vieux Siméon que reprend la cantate. Le caractère soliste et chambriste de la cantate est ainsi contrebalancé, notamment par les interventions du chœur dans ces motets saisissants, au style déclamatoire et très expressif.

La réalisation musicale est d’une qualité remarquable, hormis quelques défauts de mise en place et un un peu distant dans l’air introductif de la BWV 82. Le chanteur est bien présent ensuite, touchant même dans l’air « Schlummert ein » accompagné au hautbois da caccia, et fait bien contrepoint au jeu jubilatoire, mais quelque peu massif, des instruments dans « Ich freue mich auf meinen Tod ». Le résultat est tout aussi convaincant dans la BWV 21, ouverte par une sinfonia poignante et sereine à la fois, et fermée par un chœur engagé mais à l’équilibre remarquable malgré l’intervention des cuivres. L’éloquence et la musicalité du ténor sont à louer, tandis que et  atteignent des sommets dans leur duo de l’Âme et du Christ. La voix d’alto de brille particulièrement dans l’aria avec chœur et cordes de  Es ist nun aus. Quant au chœur de Pygmalion, irréprochable durant toute la soirée, il est spécialement mis en valeur dans une œuvre a cappella à huit voix du Suédois , où, en cercle dans le chœur de l’église, il bénéficie de la réverbération pour faire résonner cette polyphonie subtile, dont les dissonances ne sont pas sans évoquer Ligeti.

Le triomphe rendu par le public à l’issue de ce concert enchaîné d’une traite n’est pas usurpé, tant les musiciens ce soir se sont investis corps et âme pour cette musique d’une beauté ineffable.

Les sept paroles en quelques mots

Que retenir du cycle « Bach en sept paroles » qui s’achevait ce soir ? Tout d’abord, la grande qualité du chœur et de l’orchestre de Pygmalion, investis et cohérents à chaque concert. Du côté des solistes, l’appel à des piliers tels que Julian Prégardien, Christian Immler ou Reinoud Van Mechelen s’est révélé payant. Mais d’autres moins connus dans ce répertoire en général (Sabine Devieilhe, Maïlys de Villoutreys) ou seulement en France (, , Alex Potter), ont aussi montré une personnalité artistique largement à la hauteur. Il y a eu enfin quelques vraies révélations, comme les contre-ténors William Howard Shelton et Christopher Lowrey. Pas de révolution, peu de révélations, mais une qualité d’ensemble remarquable.

Quatrième volet du projet Bach en sept paroles de l’Ensemble Pygmalion

En ce qui concerne les choix esthétiques, une demi-surprise est à signaler, celle d’avoir entendu tant d’œuvres de contemporains ou de prédécesseurs de en Allemagne du Nord. Dans une démarche proche de celle de Vox Luminis, par exemple, a ainsi voulu contextualiser la musique de Bach, rappelant peut-être aussi ce qu’il doit à Michel Laplénie, un de ses formateurs et grand spécialiste de la musique allemande du XVIIe siècle. Pour les cantates elles-mêmes, Raphaël Pichon est allé assez loin dans leur appropriation et leur manipulation, y compris pour les plus connues (BWV 4, 21, 82, 106 et 140 par exemple), allant jusqu’à en découper une lors de ce septième concert. On l’a vu prendre des risques avec les parties instrumentales, parfois payants (les nombreuses cantates avec cuivres), parfois moins (le continuo inutilement riche du cinquième concert, les tempi parfois excessifs…). Mais jamais on n’a eu l’impression que les œuvres aient été trahies.

Que dire enfin de l’ouverture à d’autres disciplines artistiques, qui était censée apporter les cantates de Bach à un autre public ? Si l’on attendait un spectacle total qui révolutionnerait notre vision et notre expérience de ces œuvres, il y a de quoi être déçu : les lumières de Bertrand Couderc, quoique réussies, ont été plutôt discrètes, la magie nouvelle du deuxième concert s’est avérée une pseudo-chorégraphie peu intéressante, la vidéo était absente de la tournée en province pour le quatrième concert, et même la danse sublime de Saburo Teshigawara n’accompagnait en fait pas une cantate. Mais l’excellente impression laissée par la musique vient peut-être aussi de la relative modestie de ces dispositifs. Et surtout, l’autre grand intérêt de ce cycle, à savoir présenter les cantates comme des œuvres hautement spirituelles, en leur donnant du sens et en soulignant leur dimension didactique, n’en a été que plus fort.

Crédits photographiques : Raphaël Pichon © Jean-Baptiste Millot ; © Piergab

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