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Adriana Lecouvreur vintage à Baden-Baden

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Baden-Baden. Festspielhaus. 20-VII-2018. Francesco Cilea (1866-1950) : Adriana Lecouvreur, opéra en quatre actes sur un livret d’Arturo Colautti, d’après la pièce Adrienne Lecouvreur d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé. Mise en scène et décors: Isabelle Partiot-Pieri. Costumes : Christian Gasc. Lumières : Pierre Dupouey. Chorégraphie : Ilya Ustyantsev. Avec : Tatiana Serjan, Adriana Lecouvreur ; Migran Agadzhanyan, Maurizio, comte de Saxe ; Ekaterina Semenchuk, la Princesse de Bouillon ; Alexei Markov, Michonnet ; Dmitry Grigoriev, le Prince de Bouillon ; Alexander Mikhailov, l’Abbé de Chazeuil ; Anna Denisova, Mademoiselle Jouvenot ; Marina Mareskina, Mademoiselle Dangeville ; Mikhail Makarov, Poisson ; Gleb Peryazev, Quinault. Chœur et Orchestre du Théatre Mariinsky de Saint-Pétersbourg (chef de chœur : Pavel Petrenko), direction musicale : Valery Gergiev

Adriana_029bisMalgré le changement de distribution touchant in extremis ses deux interprètes principaux, Baden-Baden est parvenu à présenter Adriana Lecouvreur dans une optique ultra traditionnelle et ultra vériste qui ne s’encombre pas d’arrière-pensées ni de subtilités.

Encore des sueurs froides pour la direction du Festspielhaus de Baden-Baden ! Deux jours avant la première, le couple Anna Netrebko et Yusif Eyvazov déclare forfait, frappé par une gastro-entérite à Norovirus. Par bonheur, , qui vient comme chaque année avec toutes les forces du Théâtre Mariinsky pour le Festival d’été, a dans sa manche une distribution alternative avec laquelle il doit donner en concert cette même Adriana Lecouvreur le 26 juillet prochain à Verbier.

C’est donc qui affronte le rôle central d’Adriana Lecouvreur et le difficile challenge de faire oublier Anna Netrebko. Si le timbre est plus corsé et l’aigu moins limpide que chez cette dernière, le registre grave est de toute beauté, nourri et sonore, jamais poitriné. Elle possède incontestablement les moyens du grand soprano lyrique et presque dramatique qu’appelle le rôle, avec des aigus alternativement dardés avec une impressionnante puissance et plénitude ou filés en de superbes pianissimi, où la voix tend tout de même à s’amincir. Elle sait aussi soigner l’évolution de son personnage, de l’intériorité du premier acte à la violence lors de son affrontement avec la Princesse de Bouillon et à l’émouvant dénuement du dernier acte, passant avec aisance de la voix parlée au chant en déclamant les monologues théâtraux avec un tantinet trop d’emphase. Au final, une incarnation complète et très réussie. Moins connu des scènes européennes, est un Maurizio de grand format, à la voix large, à l’aigu solide et surpuissant. S’il n’y fait pas preuve de beaucoup de finesse (quelques aigus allégés en voix de fausset pas très convaincants), il enthousiasme le public par sa robustesse, son ardeur et sa manière d’affronter crânement et sans faillir les difficultés. Pour ce rôle dont la psychologie n’est pas l’intérêt premier, cette approche, qu’on trouverait ailleurs un peu primaire, fait mouche.

En Princesse de Bouillon, se donne à fond dans une interprétation « à la Fiorenza Cossotto ». Elle y poitrine avec délectation des graves plantureux, lance des aigus acérés comme autant de poignards et incarne à la perfection tant l’aristocrate hautaine dans sa vie publique que la femme dévorée de jalousie en privé. En Michonnet, va crescendo au cours de la soirée. Plus clair de timbre et moins puissant que ses partenaires mais non dénué d’aigu, il se révèle pleinement au dernier acte avec sensibilité et émotion. Alors que se montre assez fade et effacé en Prince de Bouillon, se fait remarquer en Abbé de Chazeuil à la voix suave et à l’insinuation vipérine.

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Avec à propos pour un opéra vériste, la metteuse en scène et décoratrice Isabelle Partiot opte pour le premier degré : respect de l’époque XVIIIe siècle dans les costumes de Christian Gasc, respect du cadre avec des décors nouveaux et adaptés à chaque acte autour d’un même élément surélevé et rotatif (ce qui occasionne quelques précipités un peu prolongés), respect des didascalies. Des vidéos en noir et blanc explicitent en préambule l’enterrement à la sauvette et dans un terrain vague d’Adriana (comme c’était la règle pour les comédiens) sur les vers de Voltaire qui s’y opposa ou, au début du dernier acte, la fabrication du fameux bouquet de fleurs empoisonné qui va lui être fatal. La direction d’acteurs reste assez réduite, règle les déplacements et laisse libre cours au métier des chanteurs pour investir leurs personnages. Quelques fantaisies cependant comme ces curieux chapeaux coiffés de pots de fleurs pour le chœur ou la chorégraphie décalée du ballet par Ilya Ustyantsev. Quelques jolies idées aussi comme l’apparition et la disparition d’Adriana Lecouvreur derrière un bloc rotatif ou comme ce personnage muet (Voltaire ?) qui fait office de témoin et de confident de tragédie.

joue lui aussi la carte du vérisme le plus classique et le plus exacerbé. Profitant de l’imposant format vocal de son plateau, il contribue à exalter les passions, déchaîne des tutti orgiaques, étend à l’infini les longues phrases sirupeuses des cordes mais sait aussi retenir son orchestre aux moments plus intérieurs et en obtenir des textures diaphanes magiques ou révéler un solo instrumental. L’Orchestre du Théâtre Mariinsky s’y montre enivrant de volupté avec des cordes soyeuses à souhait et des bois intensément lyriques.

Mise en scène littérale et sans sous-entendu, chanteurs de dimensions hors-normes et se donnant à fond en privilégiant l’expression vocale, direction au diapason préférant l’efficacité dramatique à trop de subtilité, c’est quasiment « l’opéra de grand-papa » ou du moins ce qu’on en imagine tel qu’il était à la création de l’œuvre à Milan, qui alignait tout de même Enrico Caruso en Maurizio ou Giuseppe Di Luca en Michonnet. Et c’est exactement ce qui convient à une telle œuvre vériste ou, pour reprendre le mot juste de Jean Cabourg, « romantico-décadente ».

Crédits photographiques : © Andrea Kremper

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Baden-Baden. Festspielhaus. 20-VII-2018. Francesco Cilea (1866-1950) : Adriana Lecouvreur, opéra en quatre actes sur un livret d’Arturo Colautti, d’après la pièce Adrienne Lecouvreur d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé. Mise en scène et décors: Isabelle Partiot-Pieri. Costumes : Christian Gasc. Lumières : Pierre Dupouey. Chorégraphie : Ilya Ustyantsev. Avec : Tatiana Serjan, Adriana Lecouvreur ; Migran Agadzhanyan, Maurizio, comte de Saxe ; Ekaterina Semenchuk, la Princesse de Bouillon ; Alexei Markov, Michonnet ; Dmitry Grigoriev, le Prince de Bouillon ; Alexander Mikhailov, l’Abbé de Chazeuil ; Anna Denisova, Mademoiselle Jouvenot ; Marina Mareskina, Mademoiselle Dangeville ; Mikhail Makarov, Poisson ; Gleb Peryazev, Quinault. Chœur et Orchestre du Théatre Mariinsky de Saint-Pétersbourg (chef de chœur : Pavel Petrenko), direction musicale : Valery Gergiev

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