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Réécrire l’histoire de la musique ?


La progression exponentielle de la connaissance de la vie des compositeurs et de leurs catalogues a profondément modifié notre culture et notre compréhension musicologiques. L’explosion des musiques baroques par exemple a fortement réformé, en quelques années seulement, l’érudition et les acquis des musiciens, des pédagogues, des amateurs. La réécriture de l’histoire de la musique est-elle déjà en route ?

Les grands chapitres de l’histoire de la musique occidentale étaient, jusqu’à il y a peu, occupés par les maîtres illustres, et ce aux dépens d’une multitude de créateurs dévalués ou totalement ignorés. Cette esquive institutionnalisée représente encore aujourd’hui la sacro-sainte norme référentielle. La réalité des métamorphoses récentes de l’histoire de la musique rend pratiquement caduc le récit habituel de l’évolution du monde musical. La vérité et l’équité imposent une lecture renouvelée, compte tenu d’une réalité qui est moins catégorique et péremptoire que le discours qu’on tient sur elle.

Depuis plusieurs décennies, la véritable explosion des enregistrements discographiques d’œuvres ignorées, souvent qualifiées de secondaires, a facilité l’accès à des myriades de partitions disséminées de par le monde. Cela a permis une diffusion radiophonique moins cloisonnée, une audace naissante − encore trop timide mais déjà plus curieuse −des programmations de concerts , et une incroyable gamme d’accès offert par Internet. Chaque média rend de plus en plus obsolètes les schémas traditionnels de la transmission du savoir. Nous assistons au repositionnement d’une profusion de compositeurs et de partitions.

La mise en évidence de nouvelles relations et influences entre les acteurs de la musique et la prise en compte d’interventions pluridisciplinaires entraînent de facto une redistribution des évidences au profit de l’apparition de nouveaux raisonnements, d’approches inédites, de rapports méconnus il y a encore seulement quelques années.

Le jeu coutumier des interactions somnolentes et figées s’est métamorphosé et a complexifié l’analyse de l’histoire de la musique.

Par exemple, dans un domaine que nous connaissons un peu, celui de la société nordique, un discernement musical accru et affiné plongera le mélomane au sein d’un monde fascinant. Les relations et codes sociaux de ces pays, leurs liens avec le reste de l’Europe, le jeu infini des trouvailles et influences – réciproques – dévoileront des savoirs passionnants en eux-mêmes mais aussi riches d’enseignements de tous ordres.

Une nouvelle histoire de la musique remettra chacun à un niveau plus juste. Les géants resteront intouchables mais plus humains et les compositeurs négligés pourront apporter exaltation et vitalité musicale par leur personnalité individuelle souvent incomparable.

Il en est ainsi des créateurs, longtemps ignorés voire dénigrés, qui avec le temps se sont finalement hissés, hélas trop souvent post-mortem, à la hauteur de maîtres reconnus. En France au cours du XXe siècle, on pense aux trajectoires tardives certes mais exceptionnelles, dont ont pu bénéficier Vivaldi, Brahms, Bruckner, Mahler et Janáček, sans oublier Sibelius. Ailleurs, ce sont , Giya Kanchelli, que l’on réévalue aujourd’hui…

Ainsi, déjà, notre temps accepte avec moins de réticence qu’auparavant les différences, les particularités, « les travers » de créateurs exprimant des tempéraments singuliers ou insolites.

Une autre histoire de la musique et des musiciens pourra s’esquisser, plus généreuse, plus compréhensive, grâce à la confrontation des thèses, des hagiographies comme des critiques virulents et systématiques, des partis-pris de toutes sortes, des enthousiasmes contagieux.

Ce phénomène nous paraît inéluctable et irréversible face à l’explosion illimitée des moyens de communication modernes et à l’accumulation des données et des révélations. Ces réévaluations aiguiseront sûrement l’acuité de nos approches en insistant davantage sur la part presque secrète de l’acte créateur qui n’est que rarement évoqué ou abordé, tant au niveau de la biographie que du phénomène inventif.

Certaines disparités, ou silences fautifs, justifient des rééquilibrages comme par exemple les liens unissant Hans Roth, et dans la paternité de certaines partitions et idées.

Ce qui semble s’apparenter encore à une authentique utopie subira probablement mille ajustements, hypothèses, tâtonnements et réflexions avant de déboucher sur des savoirs et expériences regroupés, synthétisés, encyclopédiques, replaçant la vie musicale au niveau qui lui revient naturellement parmi les autres expressions de l’esprit humain.

Il ne nous paraît pas déraisonnable d’avancer et d’insister sur le fait que les multiples découvertes et repositionnements à venir conduiront inéluctablement à définir une nouvelle hiérarchisation de l’histoire de la musique qui devrait modifier grandement les poncifs entretenus depuis des siècles. Une telle réécriture, en vérité une refonte courageuse, pénétrante et perspicace, sera le grand travail à accomplir par les musicologues, instrumentistes et éducateurs de demain.

Cette réécriture espérée n’est-elle pas déjà en cours de réalisation, par les multiples facettes, encore dispersées et disparates, qui se mettent progressivement en place à travers la diffusion des concerts, des enregistrements, des redécouvertes musicologiques ? On doit l’admettre, un incontournable esprit de synthèse attend encore ses champions.

Alors réécrire l’histoire de la musique ? Une utopie ? Un vœu pieu ? Probablement pas ! Le phénomène paraît déjà lancé, les éléments du puzzle se rassemblent peu à peu, entraîné par l’intervention d’esprits ouverts, érudits et passionnés…

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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  • HOFFMAN Elisabeth

    Il faudrait faire une place dans une histoire de la musique à de nombreuses personnalités souvent occultées par ailleurs comme certains compositeurs, allant des années 60 à maintenant, qui ont écrit des œuvres qui n’allaient pas dans le sens de Boulez et de ses amis ; Bondon, Landowsky ou Semenoff par exemple pour les années 60 70, ou Pierre Thilloy ou Bartholomée pour notre époque…
    Les compositrices aussi pourraient trouver une place, on n’en parle jamais dans les histoires de la musique traditionnelles. Il y aurait beaucoup à faire. Et pourquoi pas une histoire de la musique interactive par exemple, qui par de nombreux liens internet, serait en symbiose avec l’actualité.

    • Michel LONCIN

      Tout à fait !!! Car « l’intégrisme sériel » allant jusqu’au fanatisme a fait bien des dégâts dans l’Histoire de la musique contemporaine post 1945 même si le « Temps » de Gustav Mahler est enfin venu après des dizaines d’années de rejet systématique (le nazisme y a été évidemment le tout premier responsable dans les pays germaniques, la France ne l’accueillant qu’au-delà 1960 … possiblement en raison de ses liens avec l’Ecole de Vienne) … Je pense tout particulièrement à Dimitri Chostakovitch (dont le « Temps » est, lui aussi venu, au cours de années « 2000 » , en dépit de la hargne d’un Pierre Boulez – qui n’a tout simplement RIEN compris au GENIE du compositeur russe, demeuré fidèle à sa patrie en dépit de l’ENFER du communisme stalinien et post stalinien -) et à Allan Pettersson, autre GENIE, élève de Leibowitz à Paris, ayant rejeté le sérialisme intégral … toujours SCANDALEUSEMENT méconnu (voire inconnu) dans les pays francophones et qui peine encore à « percer » dans les pays germaniques et même dans sa patrie, la Suède en dépit des efforts d’un Christian Lindberg !!!

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