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Montserrat Caballé, la Superba

La cantatrice espagnole Montserrat Caballe vers 1983 --- Spanish opera singer Montserrat Caballe c. 1983Par une belle journée d’automne, le 6 octobre 2018, nous apprenons la triste nouvelle : la Superba s’en est allée à l’âge de 85 ans. L’artiste emporte avec elle une époque, le mythe de la diva, une technique éblouissante, une manière de chanter unique, un son qui fit d’elle l’une des plus grandes cantatrices du XXe siècle.

Avant toute chose, il faut rappeler ce constat assez rare. , c’est une centaine de rôles à son actif et dans tous les répertoires : le bel canto italien évidemment (Bellini, Donizetti et Rossini), le romantisme allemand, italien et français (Wagner, Verdi, Gounod…), le lied, en passant par Mozart et le vérisme (Puccini), sans compter ses incursions chez Richard Strauss (son étonnante Salomé notamment). C’est à Bâle, à la fin des années 50, après des études commencées au conservatoire de Barcelone, qu’elle a appris le métier de chanteuse de troupe et abordé tous ces répertoires et les techniques qui vont avec. De quoi se forger une voix à toute épreuve.

Une gloire née à la faveur d’un remplacement

N’en déplaise à certains grands médias télévisés, la carrière et le mythe de ne se résument pas au duo « Barcelona » avec Freddie Mercury en 1987. Caballé aura été l’une des plus grandes Norma du XXe siècle avec Callas, une ambassadrice époustouflante du bel canto, une voix qui a fait le tour du monde des salles lyriques et cloué les aficionados à leurs fauteuils avant qu’ils ne se lèvent hystériques dans des bravi parfois intempestifs. Comme toutes les divas, Montserrat Caballé a déclenché des passions et continue encore grâce à une somme colossale d’enregistrements dont il serait impossible de faire l’énumération. Et tout cela a été possible à la faveur d’un remplacement en 1965.

Rappelons qu’au début des années 60, la carrière de Montserrat Caballé avait déjà bien démarré. Des engagements à Bâle et Brême lui ont fait aborder Mozart, Verdi et Puccini, sans pour autant qu’elle ne trouve sa vraie personnalité vocale. Puis ce fut le retour à Barcelone où elle fit ses débuts au Gran Teatre del Liceu dans le rôle-titre d’Arabella de Strauss en 1962. C’est dans ce théâtre qu’elle enregistre ses premiers succès. La soprano y restera fidèle toute sa vie, y fêtant ses 50 ans de carrière le 3 janvier 2012.

Vint l’année 1965. Remplaçant , enceinte, au Carnegie Hall de New York, dans Lucrezia Borgia de Donizetti, compositeur qu’elle aura contribué à remettre sur le devant de la scène, Montserrat Caballé fit sensation. 25 minutes d’ovation accueillent la soprano et la critique s’enflamme parlant d’un « son étrange venu d’ailleurs ». Le monde s’apprête enfin à découvrir la voix de « La Superba ».

Après Callas, la deuxième facette du chant lyrique au XXe siècle

La carrière de Montserrat Caballé s’ouvre au moment où celle de « La Divina » aborde son crépuscule. Après la plus grande tragédienne lyrique viennent la voix et la technique éblouissantes du « rossignol barcelonais ». Opposer les deux artistes n’a rien de palpitant et l’on sait aujourd’hui qu’elles s’estimaient considérablement (Caballé aura été une des seules chanteuses lyriques à rendre visite à Callas avenue Georges Mandel), avec comme point commun de faire trembler les directeurs de salles à chaque risque de désistement.

Si leurs trajectoires ont été radicalement différentes, chacune a apporté sa pierre à l’édifice. Callas, avec son obsession pour les mots, les livrets et les metteurs en scène, a complètement renouvelé le métier de chanteuse lyrique et proposé des incarnations saisissantes de vérité. Caballé et son attention scrupuleuse portée au son, à la technique, à la ligne de chant, est revenue à la base de ce même métier : la voix et les émotions qu’elle délivre.

Une grande voix, impressionnante par son volume mais également capable d’infinies nuances, de pianissimi prodigieux et impalpables, tenus sur un souffle infini. Une voix au timbre de miel, aux mille reflets et dont la ductilité lui permettait de tout aborder, d’une Turandot impérieuse et froide à une Leonora douce et aérienne. Peu délicats sur son embonpoint qui lui aura parfois causé beaucoup de tracas, certains parlaient d’un « éléphant qui aurait avalé un rossignol », preuve en est que la voix peut tout transcender et faire de cette pieuse Catalane attifée de coiffures et de robes parfois hallucinantes, une somptueuse Salomé, certes exotique, mais plus que possible.

Mais c’est bien évidemment sur Verdi et le bel canto qu’elle régna avant tout, poursuivant le travail de la Callas, d’une manière peut être moins incarnée ou expressive, soyons honnête, plus immédiatement séduisante, convenons-en. Montserrat était de celles qui donnent des frissons, qui vous laissent suspendu à leurs lèvres.

On ne pourra ici faire le tour de cette fabuleuse carrière mais rappelons-nous son Aida d’une élégance suprême avec Plácido Domingo et Riccardo Muti, ses nombreuses Elisabeth avec différents Don Carlo dont des enregistrements pirates circulent encore pour le plaisir coupable des mélomanes, sa Leonora avec ce D’amor sull’ali rosee toujours extatique. Les grandes héroïnes de Donizetti lui doivent beaucoup également, et comment ne pas se souvenir de cette Semiramide électrique avec et au festival d’Aix-en-Provence en 1980. Une telle affiche donne encore le tournis. Et puis, Norma…

Le souvenir d’une Norma historique à Orange

Si on ne devait retenir qu’un rôle, ce serait peut-être Norma. Peut-être parce qu’une captation vidéo du spectacle d’Orange existe et qu’elle nous fait dire immanquablement : « C’était donc ça Caballé ! Pourquoi n’étais-je pas présent ce soir de 1974 ? ». Peut-être à cause du mistral qui soufflait sur les Chorégies et contre lequel elle a lutté sans faillir. Peut-être parce que tout flottait ce soir-là, les voiles, les robes, les sons et les notes ? Peut-être parce que la dureté de nous faisait doublement ressentir l’élégance et l’extrême fragilité de cet art unique qui vient de nous quitter aujourd’hui ? Peut-être parce que l’air final nous a fait pleurer comme jamais ? On ne sait pas vraiment pourquoi, mais on sait que ce moment était un moment de grâce absolue. Un moment qui ne peut trouver sa source que chez les géants.

Montserrat Caballé laisse derrière elle beaucoup de souvenirs aux mélomanes qui ont eu la chance de l’entendre en live. Pour les autres, elle laisse une abondante discographie qui nous permettra longtemps encore de nous délecter, de savourer cet art qui continuera à être un phare pour les jeunes générations de chanteurs lyriques.

Crédit photographique : © Rue des Archives/RDA2

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  • Dubertrand

    Où est Sutherland dans cet article ? Parler de Norma et de bel canto sans citer son nom !!!!

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